Le vertige des Catalans

Les Catalans ont vu l’horizon et le grand large, ils ont bien regardé… puis, plutôt que de plonger, ils ont fait un pas de côté. L’indépendance ? Peut-être, mais pas si vite ! La sortie de l’Espagne comme solution à l’injustice fiscale ressentie par une Catalogne industrieuse, forcée de redistribuer sa richesse ? Pensons-y bien ! Tous les pouvoirs au « chef », Artur Mas, leader d’une coalition autonomiste rompue à l’exercice du pouvoir « régional » (Convergence et Union, CiU), mais devenu ces derniers mois le chantre d’un État souverain catalan « dans le cadre de l’Europe » ? Non, pas tous les pouvoirs : en tout cas, pas de majorité absolue pour M. Mas à lui tout seul.

Ainsi peut-on interpréter la semi-défaite encaissée hier par la CiU, qui avait explicitement demandé aux électeurs catalans une majorité absolue, laquelle aurait donné ipso facto - dans les trois ou quatre années à venir - le feu vert à un référendum sur l’indépendance. Au lieu de quoi la CiU, tout en restant la force dominante sur l’échiquier catalan, perd 12 sièges (de 62 à 50) au Parlement qui en compte 135. Non seulement la majorité lui échappe, mais il s’en éloigne…


Ça, c’est l’interprétation répercutée hier soir dans une majorité de journaux et de sites d’information espagnols, peu sympathiques, voire franchement hostiles au nationalisme catalan. Mais il y a une autre façon de lire les chiffres d’hier en Catalogne.


Car les tenants du statu quo constitutionnel, ou de la « recentralisation » du pouvoir vers Madrid - souvent populaires hors de Catalogne et du Pays basque - ont également mordu la poussière. Le Parti populaire (PP) de Mariano Rajoy (droite centralisatrice, férocement hostile au nationalisme catalan), au pouvoir à Madrid, reste un tiers parti à Barcelone (13 % des voix). Quant au Parti socialiste, toujours plombé par le souvenir de ses mandats antérieurs - catastrophiques sur le plan économique - à Madrid comme à Barcelone, il a essayé en vain de définir un « fédéralisme » qui reste un concept étranger à l’Espagne.


En effet, malgré une décentralisation de facto appliquée inégalement selon les régions, ce pays reste officiellement (et bizarrement) un État unitaire, et non pas fédéral. Pour les centralisateurs intransigeants de la droite espagnole, l’idée même de fédération est nauséeuse.

 

***


Que s’est-il passé hier à Barcelone ? La CiU, formation autonomiste traditionnelle de la bourgeoisie catalane, récemment touchée par la grâce indépendantiste à cause d’une terrible crise économique, d’une spoliation fiscale manifeste, et de quelques bons crachats venus de Madrid - comme l’abrogation partielle, par une haute cour constitutionnelle, d’un Statut d’autonomie dûment voté en 2006 par les Catalans -, a perdu 8 % et 12 sièges à la suite de sa métamorphose radicale.


Mais au fait, où sont allés ces sièges et ces voix perdus par M. Mas ? Presque intégralement, au vrai parti indépendantiste catalan de toujours : la Gauche républicaine (Esquerra republicana, ERC), qui double à la fois sa représentation et son pourcentage de voix (de 7 à 14 %). Si l’on additionne les voix de la CiU à celle des deux (autres) partis indépendantistes, on obtient 47 ou 48 %, soit exactement le même total que ces trois formations à l’élection de 2010. Sauf que cette fois, la CiU est vraiment dans la colonne « indépendantiste », alors qu’elle ne l’était pas en 2010.


À eux deux - avec ou sans l’apport d’un troisième petit parti, d’extrême gauche -, CiU et ERC pourront former une majorité parlementaire « séparatiste » à Barcelone. Un référendum reste donc tout à fait possible… mais pas à la seule discrétion d’Artur Mas. Ces dernières semaines, le « grand chef » catalan s’était laissé un peu enivrer par son pouvoir et par un sentiment d’accélération de l’Histoire, au demeurant palpable dans les rues de Barcelone, depuis les grandes manifestations de juillet 2010 et septembre 2012.


***


La grave crise de la représentation politique en Europe prend plusieurs formes. Menaces sur la monnaie commune, affrontement Nord-Sud à l’intérieur du Vieux Continent sur le thème de l’austérité, sortie désormais possible de la Grande-Bretagne où une consultation populaire sur le sujet est en gestation…


Mais cette crise se manifeste également dans la résurgence spectaculaire des nationalismes autonomistes ou indépendantistes, comme ceux d’Écosse et de Catalogne. Attention ! Référendums multiples à l’horizon 2014… aux résultats tout à fait incertains.

François Brousseau est chroniqueur d’information internationale à Radio-Canada. On peut l’entendre tous les jours à l’émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses textes ici.

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7 commentaires
  • Catherine Paquet - Abonnée 26 novembre 2012 06 h 39

    Attention au dur réveil...

    ...si des leaders indépendantistes Catalans proposaient à un éventuel référendum que la Catalogne devienne "indépendante au sein de l'Union européenne", ils prépareraient de cruelles désillusions à leurs supporteurs. Les principaux responsables de l'UE l'ont exprimé clairement, il ne peut pas y avoir d'admission automatique dans l'Union européenne, ni à plus forte raison dans la zone euro. Et si, de plus, un des pays membres s'y opposait (l'Espagne serait certainement un de ceux-là) une telle admission serait refusée. Que les Catalans soient désormais des citoyens européens ne change rien à la question, pas plus que cela change quelquechose ici, que les Québécois soient des citoyens canadiens. Si on vote pour l'indépendance, on l'assume. Les Écossais se prêteront à cet exercice en 2014. Et la question, rédigée de concert avec la Grande-Bretagne, sera: Oui ou non à l'indépendance. Point. Et les sondages montrent les partisans du OUI, très minoritaires.

  • Fernand Lachaine - Inscrit 26 novembre 2012 07 h 41

    Des "séparatistes" dans les Vieux Pays!

    La Catalogne, l'Écosse et l'Angleterre qui veut se séparer de l'Europe par un référendum qui se voudrait gagnant selon les médias.
    Shocking...

  • Gilbert Talbot - Abonné 26 novembre 2012 13 h 54

    Une nouvelle version de la souveraineté-association

    Les Catalans veulent l'indépendance de l'Espagne et l'association avec l'Europe, alors que le PQ veut la souveraineté du Québec, mais l'association avec le Canada, ce qui est un peu différent. Le Canada n'est pas un marché économique, comme l'est la Communauté européenne, bien qu'elle s'enligne de plus en plus vers une sorte de fédéralisme d'États. Le Canada est déjà une fédération de provinces, ayant des pouvoirs étatiques dans certains domaines. La Catalogne n'a pas de tels pouvoirs actuellement et le peu qu'elle a est constamment menacé de lui être enlevé par le pouvoir central de Madrid, qui est une sorte d'absolutisme, hérité du franquisme. Donc le statut actuel d'une province canadienne pouvait plaire à Artur Mas, du temps qu'il était autonomiste. Mais ce dernier semble reluquer maintenant vers le genre d'autonomie plus grande que lui procurerait une association avec l'Europe plutôt qu'avec Madrid. Il me semble percevoir ici une convergence vers de nouveaux rapports à établir entre des États souverains associés dans un cadre politique plus souple, plus décentralisé, laissant plus de pouvoir aux États membres et un minimum au centre des convergences. N'est-ce pas ce qu'on appelle une Confédération à la Suisse, plutôt qu'une fédération à la canadienne ? N'est-ce pas aussi quelque chose qui se rapproche du rêve de souveraineté-association de René Lévesque ?

  • Catherine Paquet - Abonnée 26 novembre 2012 17 h 21

    La souveraineté-association est effectivement un rêve.

    Une province ou une région peut bien obtenir de ses citoyens un mandat pour négocier une nouvelle relation avec l'État fédéral, mais pour que la négociation ait un sens, il faut que le mandat ait un objectif clair et comprenne la perspectivecd'une prochaine étape en cas d'échec des négociations. En somme, il faut obtenir un mandat pour faire l'indépendance complète, en dernier recours, sinon la négociation n'a aucune chance de réussir. C'est pourquoi, cette idée que les Catalans pourraient voter pour l'indépendance tout en demeurant au sein de l'Union européenne n'a aucun sens. Les leaders de l'UE l'ont affirmé, plus d'une fois, une région ne peut pas devenir le 28 pays de l'Union européenne sans avoir soumis sa demande d'admission. Même chose pour le partage de l'euro, comme monnaie commune.

    • André Le Belge - Inscrit 26 novembre 2012 21 h 36

      C'est l'Union Européenne qui n'a plus aucun sens, elle qui du haut de ses pleins pouvoirs économiques régis par une commission européenne néo-libérale depuis le Traité de Maestricht, elle qui voulait faire l'Europe des Régions au détriment des Etas-Nations. Pour le moment, cette commission qui avait cru prendre des chimères pour la réalité, se trouve coincée du fait que les néo-libéraux centralisateurs à obédience goldmansachsienne sont au pouvoir à Londres, Madrid, Rome et Athènes.
      Dommage que le grand Charles ne soit plus là...

  • Gilles Bousquet - Abonné 26 novembre 2012 18 h 36

    @ Messieurs Talbot et Paquet

    Bons commentaires exacts et clairs.

    Le mieux est toujours à venir pour les humains et spécialement, pour les séparatistes et les révolutionnaires et tous ceux qui espèrent, entre 2 découragements répétitifs.

    Au Québec, nous avons :

    12,5 % de séparatistes purs et durs

    27,5 % de souverainistes "Un Québec souverain dans un Canada uni"

    60 % qui veulent rester dans le Canada, comme il est là.

    Ça doit bien être semblable en Catalogne et en Écosse.

    Les séparatistes prospères auraient avantage à espérer une autre solution constitutionnelle, pour le Québec et le Canada, que la séparation afin de ne pas mourir trop frustrés sauf s'ils sont masos.

    • Gilbert Talbot - Abonné 27 novembre 2012 01 h 00

      Qs solidaire propose de réunir l'assemblée constituante de la Nation pour définir ensemble dans quel sorte de pays nous voulons vivre.