Un adieu? Plutôt un au revoir…

Dans l’actuelle salle de rédaction du Devoir
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Dans l’actuelle salle de rédaction du Devoir

Quitter après 40 ans moins quelques mois une famille de lecteurs et de collègues, aussi tissée serrée que celle du Devoir, n’est pas facile. D’autant plus qu’une telle décision fait remonter à la surface des souvenirs bien rangés. Elle fait aussi prendre la mesure du temps qui a passé sans qu’on le sente vraiment, tellement ce métier passionnant nous tient en haleine jour après jour.

Il y a des chances qu’on ne mérite pas, mais qui nous poussent en avant presque à notre insu. C’est ainsi que ma première affectation au pupitre international m’a permis de faire pendant plus d’un an les synthèses quotidiennes sur le Watergate. Quelle école de journalisme d’enquête et d’éthique ! Je me remémore ces manchettes du New York Times qui faisaient la une avec l’enquête du Washington Post, et qui mettaient au deuxième plan les démentis, dénégations et faux-fuyants de la Maison-Blanche. Le contraire de ce que bien des quotidiens québécois font aujourd’hui pour mieux démolir le concurrent.


Nommé ensuite à la couverture des relations de travail, j’ai hérité alors de ce qui était dans les années 1970 probablement le dossier le plus chaud en dehors des débats parlementaires à Ottawa et à Québec. Les enquêtes du Devoir sur l’industrie de la construction de cette époque devaient jouer un rôle névralgique dans la création de la commission Cliche. Je ne peux me remémorer sans sourire que pour une série d’enquête sur l’ancien Office de la construction du Québec, qui avait duré des mois et exigé des centaines d’heures de travail, le rédacteur en chef m’avait accordé trois jours de congé et une invitation à dîner à la cafétéria chez Murray’s.


Quelle époque ! Malgré la faiblesse de ses moyens, ce journal autant que le métier suscitait la passion. Véritable valve de sécurité du système médiatique et politique, le journal attirait les sources du plus haut niveau. Certes, il affichait des bilans généralement positifs en raison de la gestion monastique instituée par Claude Ryan, alors directeur. Mais pour dire vrai, aucune de ces contingences ne m’aurait fait changer de métier ou quitter cet unique perchoir pour observer et participer à l’évolution du Québec.


Quand, au début des années 80 - il y a maintenant 30 ans ! -, on m’a confié la couverture des dossiers environnementaux, là, j’ai su que je venais de tomber dans mon élément. Amant de la nature depuis ma plus tendre enfance, chasseur et pêcheur, j’entrevoyais alors la possibilité d’aborder les problèmes de protection de l’environnement sous l’angle sociopolitique, et pas seulement sous l’angle trop étroit des sciences dites exactes. Cela permettait d’élargir le débat aux enjeux sociaux et politiques de chaque dossier en y intégrant les préoccupations des citoyens.


Certes, au début, plusieurs collègues se demandaient avec un joyeux cynisme ce que j’allais bien pouvoir écrire « après un ou deux papiers sur les petits oiseaux et les poissons », comme devait me le demander fort sérieusement un pupitreur. Celui-là et d’autres devaient réaliser rapidement qu’ils allaient devoir faire de grands trous dans les plans de page pour pouvoir caser ces articles que les pupitreurs ont souvent trouvés trop longs en semaine et fort bienvenus les vendredis et lundis… Mais ça, ça fera partie du folklore de la maison, tout comme cette habitude que certains pupitreurs avaient de m’appeler au téléphone puisque je répondais plutôt tardivement à leurs autres signaux, ce que je confesse.


Mais, plus sérieusement, en regardant derrière moi, je réalise à quel point j’ai été privilégié de pouvoir suivre pas à pas l’émergence au Québec de la conscience environnementale en même temps que le nouveau paradigme de la protection de la vie sous toutes ses formes gagnait le reste de la planète. D’une matière à débat entre spécialistes, les enjeux environnementaux soulèvent aujourd’hui jusqu’à la survie de l’humanité. Et ce pas de géant a été franchi en moins d’une génération, d’où la chance exceptionnelle d’en avoir suivi chaque étape.


En acceptant aujourd’hui le poste qui m’a été confié au Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE), je m’épargne d’abord le déchirement de quitter cette institution, des collègues, des lecteurs et des sources précieuses, qui m’ont nourri et dans bien des cas initié à des centaines de dossiers. En effet, ce nouveau défi m’emballe d’autant plus que j’en perçois les exigences et que j’y retrouve les valeurs d’indépendance, d’ouverture à la protection de l’environnement et d’information rigoureuse qu’exigeait notre public lecteur.


J’écris donc ce soir le « 30 » qu’on apposait à la fin de nos textes écrits à la machine en remerciant tous ces lecteurs, collègues, responsables d’organismes privés et publics qui, officiellement ou plus confidentiellement, m’ont fait confiance et que j’ai pu servir durant toutes ces années en m’insérant dans cette longue tradition de service public, qui est à la base de la philosophie du Devoir et que je continuerai de poursuivre ailleurs.

 

-30-

33 commentaires
  • Richard Gendron - Inscrit 24 novembre 2012 03 h 05

    Félicitations...

    ... à Louis-Gilles Francoeur, monument du journalisme environnemental québécois. Bravo aussi pour ce passage au BAPE, qui ne pourra que faire du bien à cette institution malmenée par les nominations partisanes de l'ancien régime. Bravo, finalement, à Daniel Breton et à son équipe qui ont su choisir, pour le BAPE, un nouveau président et un nouveau président au-dessus de tout soupçons !

    • Richard Gendron - Inscrit 24 novembre 2012 11 h 24

      Oups. Je voulais dire : un nouveau président et un nouveau vice-président au-dessus de tout soupçons !

  • Ginette Bertrand - Inscrite 24 novembre 2012 03 h 43

    Vous allez beaucoup nous manquer

    «... je réalise à quel point j’ai été privilégié de pouvoir suivre pas à pas l’émergence au Québec de la conscience environnementale...»

    Cette émergence, vous en avez été un des chefs de file par vos articles fouillés et toujours impeccablement rédigés. Je suis peinée à l'idée de ne plus vous retrouver dans Le Devoir, mais je me réjouis d'apprendre que le BAPE vient de s'enrichir d'une sommité telle que la vôtre. Un grand merci pour toutes ces années de journalisme intelligent, intègre et rigoureux dont la lecture ne décevait jamais.

    • Marie-Josée Caron - Abonnée 24 novembre 2012 14 h 03

      J'abonde dans le même sens.

  • France Marcotte - Abonnée 24 novembre 2012 05 h 34

    Priorités

    «Je me remémore ces manchettes du New York Times qui faisaient la une avec l’enquête du Washington Post, et qui mettaient au deuxième plan les démentis, dénégations et faux-fuyants de la Maison-Blanche.»

    Rappeler la primauté et la nécessité de l'enquête sur la mise au jour des failles et les besoins de la concurrence...

    Merci pour cette précieuse leçon.

  • Christian Beauchesne - Abonné 24 novembre 2012 05 h 46

    Merci!

    Bonne chance Monsieur Francoeur et merci beaucoup!

    Christian Beauchesne

  • hugo Tremblay - Inscrit 24 novembre 2012 06 h 31

    Sniff

    Vous allez nous manquer. Au moins, Vous allez nous servir plus discrètement dans ce BAPE qui a tant besoin de vous.