Le malentendu Guzzo

Costco et Wal-Mart vendent des livres, des DVD et des CD. Ça ne fait pas d’eux des diffuseurs culturels. La crise qui a secoué notre petit monde du cinéma au cours des dix derniers jours, en réaction aux commentaires du propriétaire des Cinémas Guzzo voulant que le Québec ne lui ait pas donné en 2012 sa ration habituelle de films porteurs, relève du même malentendu. Les Cinémas Guzzo, les Cinémas Cineplex Odeon, qui contrôlent à eux deux environ 75 % du marché des salles au Québec, ne sont pas des diffuseurs culturels. Ce sont des commerçants qui obéissent à un principe : trouver la bonne occasion d’affaires. Or il se trouve que les bonnes occasions d’affaires ont été moins nombreuses cette année, et pas seulement du côté du cinéma québécois. Parallèlement aux triomphes populaires de Twilight et Skyfall, qui renversent la tendance, les propos de Vincent Guzzo ont semé la tempête dans les pages culturelles et brouillé les esprits.


Essayons de lire la chose objectivement : une entreprise annonce une réduction de son chiffre d’affaires annuel parce que ses fournisseurs sont jugés trop instables ; à la lumière des investissements majeurs qu’elle vient de faire (ici pour équiper ses salles de la nouvelle technologie numérique), cette réduction exerce une pression accrue. Les pages économiques font paraître tous les jours des nouvelles de cette nature. Et la montée de lait du commerçant Guzzo aurait dû s’y retrouver.


Mais le fournisseur en divertissement cinématographique a touché une corde sensible. Nos films sont des produits culturels, mis au monde avec du talent et de l’argent public, sous l’impulsion d’une industrie hautement subventionnée parce qu’elle soutient des milliers d’emplois. Il reste qu’au bout de la chaîne, quand ils arrivent entre les mains des exploitants, nos films sont des fesses de jambon. Et qu’en vertu des critères propres aux fesses de jambon, celles de 2012 étaient moins appétissantes que celles de 2011. C’est de la folie que de prêter aux exploitants comme Guzzo et Cineplex le poids moral et la crédibilité d’un diffuseur culturel. Pareillement, donner à des lieux de diffusion comme Excentris le statut de simple exploitant nous conduit au même malentendu.


J’ai assisté mercredi soir à la soirée-bénéfice organisée par l’établissement du boulevard Saint-Laurent, qui a rouvert ses trois salles au public il y a un an, sans toutefois renouer avec le succès d’avant. Lors de sa fermeture en 2009, Excentris (ainsi qu’on l’écrivait) avait un taux de fréquentation de 35 %. Deux années perdues et le trait d’union en moins, les trois salles en obtiennent environ 12 %. Elles ont un public à reconquérir, mais aussi des films à rapatrier. Durant l’hiatus, le Quartier latin a récupéré la portion la plus lucrative du cinéma d’auteur défendu par Excentris. On peut difficilement lui demander de la rendre aujourd’hui. Mais les distributeurs éclairés peuvent faire un effort en ce sens, et c’est en substance ce que la directrice générale d’Excentris, Hélène Blanchet, leur a demandé mercredi : « Je lance un appel aux distributeurs pour nous aider à maintenir l’Excentris en vie. Nous avons besoin de ces films d’auteur porteurs payants, afin de poursuivre notre mandat culturel, un mandat précieux et nécessaire, croyons-nous, pour l’ensemble de l’industrie cinématographique au Québec. »


Parlant du cinéma d’art et d’essai privilégié par l’établissement fondé en 1999 grâce au mécène Daniel Langlois, elle ajoute : « Ces oeuvres ne sont pas très lucratives, mais elles sont essentielles. Vous ne les trouverez jamais sur les écrans de M. Guzzo. » Pour une raison bien simple qui n’échappe pas à Hélène Blanchet : Guzzo est un commerçant, qui vit sous la dictature des pertes et des profits. Excentris est un diffuseur culturel, une entreprise d’économie sociale. Au lieu d’écouter la plainte du premier, nous devrions tendre l’oreille au cri du coeur du second.


***


Un mot, en terminant, pour vous rapporter « objectivement » les paroles de la directrice générale d’Excentris au sujet du renvoi du fondateur Claude Chamberlan du conseil d’administration du Centre du cinéma Parallèle, événement qui a fait couler beaucoup d’encre. « Je souhaite ardemment que, lorsque la poussière aura retombé et que les esprits se seront calmés, nous pourrons l’honorer pour son engagement et le travail de défricheur infatigable qu’il a accompli pour la corporation tout au long des années. Pour l’heure toutefois, les intérêts supérieurs de l’organisation et du mandat que nous poursuivons commandaient une telle décision, si humainement difficile fût-elle. Je salue le courage des administrateurs de l’avoir prise. »


 
1 commentaire
  • Marc Provencher - Inscrit 23 novembre 2012 11 h 02

    Contre la doxa Bilodeau-Excentris, Luigi Comencini à la rescousse !

    Ainsi donc, le critique Martin Bilodeau croit que le cinéma se divise entre le bon "film d'auteur" (ou "d'art et d'essai") d'une part, et d'autre part le méchant cinéma "commercial", autrement dit populaire.

    Selon moi, cet élitisme ne s'oppose pas mais, au contraire, a beaucoup contribué à la domination quasi totale du cinéma d'Hollywood sur la culture audiovisuelle des spectateurs québécois ordinaires.

    Fort heureusement, un de mes réalisateurs préférés depuis l'enfance a su mettre le doigt sur cette mentalité et la dénoncer bien mieux que je ne saurais le faire.

    Luigi Comencini, cinéaste, architecte et maître de la comédie à l'italienne:

    «La critique aime les films que le public ne comprend pas ou que, pour le moins, il n'est pas en mesure de saisir dans toutes leurs nuances.» (Jean Gili, 'Le cinéma italien', 1978)

    «Réaliser un film qui n'a pas de succès, c'est comme construire une maison qui n'est pas habitée parce que les gens ne s'y sentent pas bien.» (Jean Gili, op. cit.)

    «Une maison est tout d'abord un objet à habiter, fait à la mesure de l'homme ; un film est d'abord et avant tout un spectacle destiné à un public populaire. La complaisance esthétique pour elle-même est la dégénérescence de l'architecture, et il en va de même pour le cinéma. Ne pas tenir compte des raisons pour lesquelles se fait le film, c'est le trahir.» (Positif no 156, février 1974)

    «La recherche du contact avec le public ne me semble pas cependant une caractéristique constante du cinéma italien. Le phénomène du film ambitieux, conçu pour susciter l'approbation de quelques amis, existe également en Italie. Un des pires services qu'aient rendu au cinéma italien d'après-guerre les critiques italiens et étrangers, c'est d'avoir toujours loué les films qui s'adressaient à un petit nombre de personnes et d'avoir refusé instinctivement le succès comme un fait commercial.» (Jean Gili, ibid.)

    Voilà. Je conserve mes citations de Risi et Monicelli sous le coude pour offensives ultérieures.