États-Unis d’hier et d’aujourd’hui

Steven Spielberg et Alex Gibney. Deux cinéastes accomplis, admirés, oscarisés. L’un fait de la fiction (Jaws, E.T. Schindler’s List, Munich), l’autre du documentaire (Enron : The Smartest Guys in the Room, Taxi to the Dark Side, Client 9 : The Rise and Fall of Eliot Spitzer). À première vue, rien ne les rapproche. Mais la sortie en salle vendredi de Lincoln, réalisé par le premier, et la première diffusion sur PBS cette semaine du plus récent documentaire du second, Park Avenue : Money, Power and the American Dream, fait converger leurs trajectoires d’éclairante façon. De fait, les deux films illustrent, à leur manière ici encore diamétralement opposée, le fossé qui aux États-Unis sépare le Nord et le Sud, les pauvres et les riches.

La toute récente élection présidentielle américaine a révélé, comme celle de 2000, que le pays est aussi divisé qu’au temps de la guerre de Sécession. Entre les possédants et les dépossédés, le fossé s’est élargi et les ponts sont coupés. « Les chances qu’une personne née dans la pauvreté aux États-Unis puisse grimper l’échelle sociale sont aujourd’hui à peu près nulles », soutient Gibney dans son documentaire, une cartographie de l’avenue de Manhattan, habitée par certains des plus puissants milliardaires des États-Unis. Mais, fait-il remarquer, Park Avenue file vers le nord où, passé la rivière, elle balafre un des districts les plus pauvres des États-Unis, dans le South Bronx. Gibney remonte à la source de cette pauvreté, ou du moins à la source du mal qui maitient les pauvres dans la pauvreté, et dont l’épicentre serait selon lui situé au 740 Park Avenue. L’immeuble de 31 logements abrite certains des plus influents milliardaires des États-Unis, ceux-là mêmes qui ont acheté à Washington, et principalement auprès des républicains, des politiques favorables aux plus riches au détriment des plus pauvres. Au sommet de la tour, dans un appartement de 20 000 pieds carrés divisé en 37 pièces, habite Stephen A. Schwartzman, cofondateur et p.-d.g. de Blackstone, une entreprise de fonds privés très largement impliquée dans la débâcle financière de 2008. Aussi résidant du 740, Charles G. Koch (de Koch Industries), dont la fortune, évaluée à 37,8 milliards de dollars, le place au sixième rang parmi les individus les plus riches de la planète. Ce fabriquant de marchandises vendues chez Wal-Mart est un ardent défenseur de Paul Ryan, candidat à la vice-présidence défait à qui on doit la rédaction de The Path to Prosperity, un pamphlet inspiré d’Ayn Rand défendant, comme remède à la crise, l’abolition du financement des programmes sociaux et la réduction des impôts des plus riches.


J’ai rarement vu film d’horreur plus épeurant que l’alliance de ces deux sombres individus, qui bien entendu n’ont pas donné suite à l’appel de Gibney lorsqu’il leur a demandé de participer à ce documentaire bref et précis, direct et sans fioritures. Son film est l’illustration même de la télévision à coeur battant comme en produit et en diffuse abondamment la chaîne publique PBS, que Mitt Romney promettait de mettre à mort advenant son élection.


Que de sable dans le goulot du sablier depuis la guerre de Sécession, et si peu de pas en avant, semble répondre Lincoln en écho à Park Avenue : Money, Power and the American Dream. Leçon d’histoire sous forme de rappel à l’ordre, le film, admirable et un brin théâtral, de Steven Spielberg, vient rappeler que le 16e président des États-Unis, premier résidant républicain de la Maison-Blanche, était un humaniste et un érudit, qui a mis le Sud à genoux économiquement en abolissant l’esclavage et du même souffle précipité la résolution de la guerre civile qui ravageait le pays depuis quatre ans. Tout comme son fidèle allié à la Chambre des représentants Thaddeus Stevens (Tommy Lee Jones, en super forme), le Lincoln admirablement campé par Daniel Day-Lewis vomirait aujourd’hui le Tea Party et serait résolument démocrate. Du moins, il en a défendu les valeurs d’équité et de justice sociale jusque dans son ultime aboutissement, un siècle et demi plus tard : l’élection du premier président noir de l’histoire, intellectuel de gauche de surcroît. Inversement, les démocrates qui figurent dans le film sont des démagogues qui défendent un lourd système de castes et de privilèges. Fondamentalement, les deux grands partis n’ont pas changé. Ce qui les opposait hier les oppose encore aujourd’hui. Mais, nous rappelle Steven Spielberg, ils se sont échangé leur nom en cours de route.

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