La parole vive de Benoît Lacroix

« Je n’ai jamais pensé être un Fernand Dumont ou un Pierre Vadeboncoeur, avoue le père Benoît Lacroix. J’ai d’immenses limites. Récapitulateur d’idées, je ne deviendrai jamais un “maître” à penser. » Il reste que, à 97 ans, l’occasion est belle de récapituler son parcours. À l’invitation de ses amis Simone Saumur-Lambert et Pierrot Lambert, Benoît Lacroix se livre donc à cet exercice avec sa générosité et sa vivacité coutumières dans Que viennent les étoiles.

Si elle a Jésus de Nazareth pour « repère témoin préféré », la spiritualité du père Lacroix ne s’y limite pas et s’alimente aussi aux sources stoïciennes (« l’essentiel, c’est l’acceptation froide du réel ») et au contact de la nature. Grand lecteur de l’astrophysicien spiritualisant Trinh Xuan Thuan, qui affirme que la spiritualité doit avoir partie liée avec la science, et du jésuite Teilhard de Chardin, qui fait de la matière le « véhicule du spirituel », Lacroix avoue n’être pas mystique du tout, mais trouver son inspiration dans un catholicisme en dialogue avec la science, les autres traditions spirituelles et la culture populaire.

« [Teilhard] m’inspire par sa manière de relier l’univers à nos croyances, confie-t-il. Il m’encourage à suivre mes petites tendances dites cosmiques. Moi qui aime le fleuve, la montagne, la terre et les étoiles. » Ému par les outardes qui lui « chantent encore l’amour des grands espaces qui appellent l’infini », Lacroix n’hésite pas à se demander si elles seront au ciel. Puis-je avouer, à mon tour, que je l’espère aussi ?

 

Un engagement dans l’aujourd’hui

Conscient du danger que peut représenter, à son âge, cette nostalgie qui porte à idéaliser le passé, Benoît Lacroix sait faire la différence entre la gratitude envers ce qui nous précède et nous a faits et la mélancolie délétère. Il y a, chez lui, un admirable sens de l’héritage et de la transmission, mais aussi un robuste attachement au présent. L’entendre parler de la foi de ses parents est un plaisir renouvelé et émouvant. Ses voyages dans l’hier, toutefois, ne le détournent jamais de son engagement dans l’aujourd’hui.

« Malgré les apparences du quotidien supermédiatisé, dit-il, les gens cherchent encore le sens de leur vie plus qu’ils ne l’affirment. » Et puisqu’on lui demande son point de vue là-dessus, Lacroix le partage avec plaisir et simplicité. « Le vrai sens de la vie, résume-t-il, c’est de la donner. […] Je crois que le service du bien commun est une raison première de vivre. L’individu n’a de raison d’être que d’être avec les autres. »

Et être avec les autres, dans la tradition dominicaine, c’est être avec tous les autres, pour discuter. « Beaucoup étudier, dire ce qu’on a à dire, donner son point de vue. C’est beau », affirme Lacroix pour définir l’esprit de la tradition de l’ordre des frères prêcheurs. « Nous sommes particulièrement à l’aise avec les gens qui pensent à haute voix, ajoute-t-il. Les communistes ne nous dérangent pas. Les athées encore moins. Surtout ici au Québec, où l’athéisme est davantage refus que réflexion. »

Invité par ses intervieweurs à partager quelques souvenirs, Lacroix ne se fait pas prier. Il rend ici de beaux hommages au père Georges-Henri Lévesque, qui « avait du talent, de l’éloquence et du charme » en plus d’avoir des idées, au père Noël Mailloux, qui « se promenait avec deux valises », celle de Freud et celle de Thomas d’Aquin, au cardinal Léger, un être complexe, souffrant, très cultivé, à Claude Ryan, que ses enfants trouvaient beau, à Gilles Vigneault, « le plus grand des grands Québécois de ma génération », à Fernand Dumont, au peintre Louis Muhlstock et à Simonne et Michel Chartrand.

 

Une âme optimiste

À l’heure de parler de l’avenir, Benoît Lacroix ne perd pas son optimisme. Politiquement discret, frileux même, à cet égard, il refuse de prendre clairement position dans le débat sur la question nationale. « Le Québec, reconnaît-il, a tout ce qu’il faut pour être et pour se dire nation ou pays, en Amérique du Nord. » Lacroix, qui reconnaît dans ce dossier « une dose de naïveté », continue toutefois de croire que le Québec « forcera encore une fois le Canada à se renouveler ». Né canadien-français, l’homme le reste.

La religion catholique et la langue française, ajoute-t-il, dureront, mais elles le devront à « une minorité avertie », capable de combativité. Le Québec, cependant, doit veiller à ne pas perdre son âme en se détachant radicalement de son héritage spirituel et culturel. Les Québécois, dit Lacroix, doivent apprendre « à mieux connaître la dignité de leur passé mystique en Nouvelle-France, à résister à l’ignorance religieuse qui les habite depuis les années 1960. Ils doivent en même temps se donner une vraie société laïque ouverte à l’harmonie des diverses croyances. Pas de pays sans âme, pas de charnel viable sans spirituel ».

Complété par tous les éditoriaux de Noël et de Pâques que Benoît Lacroix a signés dans Le Devoir de 1987 à 2010, cet ouvrage d’entretiens ne manque pas de substance. En plus des diverses considérations déjà évoquées, on y trouve des réflexions senties sur le grand âge. Parfois sentencieux et un peu décousus, ces propos sont néanmoins porteurs d’une gravité espérante qui nous change du pitoyable jeunisme valorisé par les vieux qui refusent de vieillir. À la brunante, suggère Lacroix, il faut savoir intégrer l’ombre, en attendant la nuit qu’on espère pleine d’étoiles.

Menées à bâtons rompus, ces conversations manquent parfois un peu de suite dans les idées, mais la parole vive du dominicain presque centenaire (on pardonnera d’ailleurs à celui qui a tant baptisé de débaptiser ici Joannie Rochette en « Fréchette ») donne néanmoins une sorte d’unité à ce réconfortant livre de sagesse.

5 commentaires
  • G. Gilles Normand - Inscrit 17 novembre 2012 07 h 58

    Quand la lumière est sous le boisseau...

    Grand témoin d'un siècle qu'il a vécu avec l'esprit ouvert et
    l'espérance spirituelle... Le père Lacroix ne peut que susciter respect et considération.
    La parole de cet homme de coeur et de sagesse nous est d'un grand réconfort dans le ciel étoilé ... au-delà du brouillard qui
    obscurcit notre vision planétaire et proprement québécoise .
    Il fait bon projeter notre regard vers un horizon de Lumière .
    Le Père Lacroix est un Éclaireur !

  • Michel Lebel - Abonné 17 novembre 2012 09 h 00

    Les outardes!

    M.Cornellier,

    Heureux d'apprendre que comme le bon Père Lacroix vous espérez qu'il y ait des outardes au ciel! Mais j'espère qu'on pourra y retrouver aussi des êtres chers et amis qui nous ont déjà quitté. Et je suis assez sûr qu'on s'occupera pas de vétilles autour des Fréchette ou Rochette...

    Bravo au Père Lacroix pour son dernier livre. Bien des propos fort sages s'y trouvent, j'en suis sûr. Merci à ce bon et grand dominicain.

  • Solange Bolduc - Inscrite 17 novembre 2012 21 h 09

    Un Éveilleur de soi-même !

    Quand on l'a rencontré, une fois, deux fois, trois fois, à la Bibliothèque des Dominicains, Chemin Côte-Ste-Catherine, on n'oublie jamais la profondeur de son regard, de son intelligence, de son accueil chaleureux et si réconfortant, son sourire discret mais si vrai! On ne se sent jamais inférieur à lui , malgré son érudition: Il est présent pour nous éclairer...pour nous aider à semer le meilleur de nous-même, de ce que nous aurons appris des autres, sur la route de lavie que nous aurons choisie !

    Sa générosité nous enseigne le vrai contact avec soi-même pour être en mesure d'apprécier les autres, les anciens, les modernes; il nous appprend surtout à grandir en demeurant authentique...

    Avec le Père Lacroix, impossible de jouer faux ! La vérité est le seul critère permettant de s'en approcher...un peu, délicatement, sur la pointe des pieds, mais toujours dans la vérité première que j'appellerais intuition! ! L'intuition est la meilleure, sinon la seule approche possible pour découvrir ce grand homme. Il le sait, je crois.

    C'était dans les années '80' !

  • Yvon Bureau - Abonné 17 novembre 2012 21 h 46

    J'aime cette phrase

    «À la brunante, suggère Lacroix, il faut savoir intégrer l’ombre, en attendant la nuit qu’on espère pleine d’étoiles.»

  • Fernande Trottier - Abonnée 18 novembre 2012 22 h 49

    Je vous aime...

    Père Lacroix
    Alors que vous étiez venu donner une conférence dans mon patelin, à
    la toute fin, la foule vous attendait pour vous poser des questions et vous faire encore parler, sur la pointe des pieds je me suiis approchée
    de vous et dans le creux de votre oreille vous ai dit trois mots : Je vous aime, je vous ai embrassé sur la joue... et suis repartie heureuse, espérant vous avoir fait plaisir, j'avais laissé parler mon coeur ! Longue route !