En aparté - Vers de terre et maquillage

Lisant La géométrie des ombres de Jean-Pierre Issenhuth, je me rends compte à quel point les vers de terre et le compost pour lesquels il se fascinait toujours, même plongé au milieu de ses livres, m’apparaissent moins curieux qu’à d’autres à qui je parle de ses écrits comme d’une véritable source d’enchantement.


Disons-le tout net : j’aime sans réserve cette attention constante qu’Issenhuth montre envers la vie jusque dans ses plus petites manifestations. La raison en est bien simple, il l’explique lui-même : « Dans la société, une illusion de supériorité est toujours possible, mais dehors, avec les éléments, la petitesse est immédiatement sensible. » Or il est toujours bon de se faire rappeler jusque « dans les zones d’ombre épaisse, les plus propices au compostage », là où « le passé de la végétation prépare son avenir » et où « les zones de plein soleil sont dans la lumière absolue de la vie présente », que le petit et le fragile ne sont pas à l’opposé de la grandeur.


L’écrivain de Laval


Le critique Gilles Marcotte a déjà parlé de Jean-Pierre Issenhuth comme de l’« écrivain de Laval ». Il ne faut pas y voir la moindre moquerie. Issenhuth est une sorte d’Henry David Thoreau des temps nouveaux, un semi-urbain qui cherche à réconcilier la vie de la ville avec celle de la campagne. Il y a quelque chose de fractionné dans son écriture autant que dans son rapport à la nature. Pourtant, on le suit tout à fait, même s’il étourdit parfois un peu.


Les derniers livres d’Issenhuth, décédé en 2011, sont des carnets où loge une écriture du collage qui correspond à la vie que nous menons, où rien n’est plus simple, ni linéaire, où tout est mélange, morceaux, fragments. Voilà peut-être pourquoi lui plaît tant cet assemblage disparate et étrange qu’est aujourd’hui la banlieue.


Issenhuth n’en demeure pas moins lucide sur le type d’industrialisation qui est à se propager chez nous en périphérie du centre urbain. « À regarder les boulevards industriels et commerciaux qui ceinturent les villes, on peut douter qu’il existe au Québec des régions. À Laval-Ouest, à Lévis, à Rimouski ou à Sept-Îles, les magasins sont les mêmes ; les terre-pleins, diposés de la même manière, sont plantés des mêmes arbres ; l’architecture est équivalente au détail près. Personne, nulle part, ne peut être dépaysé. […] Rien ne semble pouvoir exister qu’en série. »


Ancien critique au Devoir, habitué des pages de la revue Liberté, ami de quelques-uns de nos meilleurs écrivains, dont Pierre Vadeboncoeur à qui ce livre posthume est d’ailleurs dédié, Issenhuth s’était d’abord plongé dans la poésie avant de se faire connaître plus tard par des carnets où se conjugue sans cesse, dans une simplicité servie par une langue parfaite, une passion pour la littérature autant que pour la terre.


De la terre, il en a volontiers plein les mains, creusant sa réflexion du monde jusque dans l’humus de son potager. Ce n’est pas pour autant un homme des grands jardins, comme un Camille Muller ou un Jean-Claude Vigor, mais plutôt un homme au jardin, comme il est un homme aux livres, à l’écriture. Parfois, cela surprend. Lorsqu’il parle des vers de terre par exemple… Je reviens un peu à ces lombrics parce que leur présence semble étonner particulièrement ceux à qui je parle de l’oeuvre de Jean-Pierre Issenhuth.

 

La terre et les vers


Je ne connais rien des lombrics qui assurent la vie des jardins et des potagers en mastiquant la mort autour d’eux. Je n’ai pas, comme Issenhuth, une connaissance de la littérature liée à ce monde souterrain. Aussi, je ne pourrai pas me reprocher, comme il le fait, d’avoir « perdu de vue l’évolution des publications sur les vers » ces derniers temps… Je n’ai jamais conservé non plus par-devers moi ni Walden de Thoreau ni L’humus d’André Birre à titre de lectures indépassables.


La terre et les vers dont Issenhuth parle çà et là évoquent tout de même pour moi un pays au silence heureux, celui notamment de certains soirs tièdes où, étant petit, je partais tranquillement taquiner la truite avec mon grand-père dans les ruisseaux et les lacs des alentours. Armé de soies et de mouches, mon grand-père sifflotait de bonheur tandis que, de mon côté, seul avec moi-même, je surveillais de près l’onde laissée par les poissons sur l’eau autant que la vieille boîte trouée où un peu de sol alimentait des vers ramassés au jardin.


Je me surprends aujourd’hui à siffloter à mon tour dès lors que mon esprit retourne vers ces temps heureux où je laissais la terre se loger sous mes ongles. Et c’est à ces vers de pêche de l’enfance que je songe en plongeant mon regard dans ces passages d’Issenhuth jugés hâtivement curieux par ceux qui hésitent encore à goûter son oeuvre.


À cette époque où, critique au Devoir, il était la terreur des poètes à qui il reprochait de pousser comme de simples herbes folles, j’avais été très surpris par l’audace d’une camarade de l’université soudain passionnée comme lui par les vers. Au bénéfice de la radio, Catherine Pépin avait entrepris de faire parler les compagnons flasques de la terre molle. Je me souviens parfaitement de son curieux reportage. C’était absolument brillant et original, à l’image de ce qu’elle est. Pierre Foglia avait dit quelques bons mots de ce travail radiophonique, ce qui avait achevé de donner à son auteure un crédit mérité à la radio de nos impôts.


C’est un peu le même choc qu’avait provoqué en moi ce reportage plein d’une audace tranquille que j’éprouve en lisant les différents carnets de Jean-Pierre Issenhuth. En un mot, je trouve ces livres merveilleux parce qu’ils nous éloignent du vrombissement du monde en nous ramenant à ce qu’il y a de plus près : les arbres, les plantes, les jardins, les oiseaux, la terre, ses vers, les livres. Et bien sûr la mort.

 

En beurrer épais


C’est le Salon du livre de Montréal. Véronique Cloutier, interrogée et filmée par Radio-Canada, parle volontiers cette semaine de son « coup de coeur littéraire ». Elle dit : « Mon coup de coeur littéraire, ça peut sembler un peu drôle parce qu’il a ma face dessus, mais c’est le livre Belles, outils et astuces pour un maquillage réussi. » Elle ajoute : « Des fois, tu passes ta vie à te mettre du mauve sur les yeux pensant que c’est la meilleure chose à faire, mais ça pourrait être mieux avec du brun finalement. Ce livre permet aux femmes d’essayer. »


Le maquillage comme «coup de coeur littéraire»?


Dommage peut-être, mais je ne suis pas capable de maquiller mes pensées devant pareille bêtise.

1 commentaire
  • Suzanne Bettez - Abonnée 17 novembre 2012 09 h 44

    Une année à la campagne

    Merci pour la suggestion de lecture. Vous me gagnez, d'autant plus que j'avais déjà dans mes cahiers une citation de M. Issenhuth sans avoir une idée de qui il était. Votre texte est tout empreint de ce que cet humain semble représenter pour vous. C'est beau.

    Sur le sujet de la nature et ses manifestations, il y a ce livre que j'ai lu, qui me suit depuis : Une année à la campagne de Sue Hubbell. Cette femme dans un élan pour "autre chose" devient apicultrice dans les monts Orzaks (j'espère que je ne malmène pas l'ortographe... mais ça se peut). Son livre est une longue, lente, organique respiration. Tout se tient, rien n'est forcé ni moralisant, simplement la vie... inspirante, édifiante, à la portée de tous. Mais vous l'avez probablement lu.

    Merci encore M. Ndeau.

    Suzanne Bettez