Le marketing du pire

Nous avons tous un idiot qui sommeille en nous. Lorsqu’il s’éveille, le mien me fait débouler un sentier balafré de traîtresses racines, sur mon vélo, à une vitesse où l’inconscience danse un funeste tango avec la plus pure niaiserie. Sinon, il me fait aussi regarder les bagarres au hockey avec une fascination qui confine à l’ânerie et écouter à la radio et à la télé des gens que je hais, afin de bêtement nourrir mes détestations.

Mais bon, tout cela n’engage que moi-même, ces périls étant essentiellement ceux de l’intime. Mon cul et mes déviances.


L’excellente nouvelle pour cet idiot en moi, et pour le vôtre d’ailleurs, c’est qu’ils sont extraordinairement populaires. En cette époque où tout se vend et où l’intelligence est suspecte, la connerie, vénérée, est une redoutable marque de commerce. Et c’est certainement celle du maire de Saguenay.


Précisons un truc, toutefois : la bêtise dont Jean Tremblay se fait l’apôtre n’a rien à voir avec la religion qu’il défend lorsqu’il tente de préserver la prière à l’hôtel de ville ou le maintien du crucifix à l’Assemblée nationale. C’est sa place dans l’espace public dont il est question, non pas son existence, puisque le besoin de transcendance et le désir de spiritualité sont parfaitement légitimes.


L’utilisation de la religion à des fins de manipulation et pour mieux envelopper sa bigoterie dans la réconfortante couverture du maintien de la culture ancestrale, ça, ce l’est pas mal moins.


C’est pourtant la voie qu’emprunte le maire en remuant vigoureusement le brouet de l’insécurité culturelle dans la plus stupéfiante célébration de l’ignorance et de la peur de l’Autre.


En réponse à la Charte de la laïcité proposée par le Parti québécois et promue par Djemila Benhabib en août dernier, il ne s’offense pas des conséquences réelles. Ce qui le gêne autrement, c’est « de se faire dicter comment on va se comporter par une personne qui arrive d’Algérie et qu’on n’est même pas capable de prononcer son nom ». Puis, cette semaine, lorsque Gérard Bouchard le traite d’intégriste à Tout le monde en parle, le maire lui oppose un reproche misérable : il doit être allé « trop longtemps à l’école ».


Il y aurait quelque chose de presque attendrissant dans cette manière de jouer au con si, justement, ce n’était pas un jeu. Mais en lisant, par exemple, son document en faveur des fusions dans lequel, en préface, il proposait à ses citoyens en 1999 « un rendez-vous avec l’histoire », et qui s’intitule, quelle ironie, Le courage de changer les choses, on voit bien qu’on n’a pas affaire à un parfait ahuri, mais à un habile communicateur qui sait parler à notre petit idiot intérieur. D’autant que le sien semble bien éveillé ? Si vous le dites.


Chose certaine, on est là dans le plus puant des populismes. Celui dont parlaient l’autre jour le philosophe Alain Finkielkraut et deux auteurs que j’écoutais sur une balado de France Culture. Les trois se demandaient pourquoi ce terme - populisme - qui renvoie au peuple est devenu péjoratif.


Une heure de conversations passionnantes, que j’ai écoutées en joggant sur le long d’une rivière Saint-Charles enveloppée dans la froide noirceur de novembre, et dans laquelle se regardaient les vantardes lumières de la Haute-Ville. Tout au long, les écoutant parler, je me disais : coudon, doivent être allés vraiment trop longtemps à l’école, ceux-là aussi, ou alors, sont juste nonos. Parce que si le terme est entré au rayon des gros mots, la raison en est assez simple : c’est parce que les politiciens ont pris la mauvaise habitude de ne pas s’adresser à l’intelligence du peuple, mais à ce que nous avons de plus obtus, de plus frileux. Une sorte de marketing du pire qui est le contraire de celui de l’espoir.


Chez Tremblay, ce populisme vise ce que nous avons de plus minable : le dégoût de ce que nous ne comprenons pas, de l’Autre, la peur de disparaître. « J’aime mieux être près du monde », dit le maire, en se plaçant en faux devant l’intellectuel Bouchard.


C’est pourtant l’esprit qui empêche notre petit idiot intérieur de remporter la mise. Toute l’idée de civilisation tient dans ce harnachement de nos plus détestables inclinations humaines : la cupidité, le désir de vengeance, la haine, le goût du chaos, la peur, la violence, la cruauté… Et en jouant à l’imbécile qui ne comprend pas, en préférant le mépris au débat, ce n’est pas Gérard Bouchard que Jean Tremblay piétine. C’est quelque chose qui ressemble au progrès.

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14 commentaires
  • Robert Boucher - Abonné 15 novembre 2012 07 h 05

    Au nom du Maire, et du...

    M. le maire s'est probablement trompé de métier. Son attitude à l'Hotel de Ville durant les assemblées du conseil municipale me dit qu'il aurait eu la vocation, malgré tout le respect que je leurs doit, pour devenir prêtre, mais, à sa manière. Il aurait adoré confesser les gens, pouvoir les absoudre et surtout avoir le plaisir de leur donné une petite punition.Il aurait possédé La Vérité.On voit à son comportement qu'il aimerait beaucoup être canonisé et passer à l'histoire en devenant le St-Patron du Saguenay,que dis-je, du Québec voire du Canada.Mais malheureusement pour lui, il est encore sur la terre avec son super égo et son incommensurable manque d'humilité.Il reste encore 1 an avant les prochaines élections municipales.L'année va être longue.Il va devoir faire son Chemin de Croix.
    Robert Boucher Saguenay Jonquière

    • François Dugal - Inscrit 15 novembre 2012 09 h 42

      Monsieur le maire Tremblay va être ré-élu avec une écrasante majorité: n'est-elle pas belle, la démocrarie.

  • Suzanne Bettez - Abonnée 15 novembre 2012 07 h 18

    Le plaisir de vous lire

    Vous n'avez pas idée, David Desjardins, du plaisir de lire quelque chose qu'on porte en soi, pêle-mêle, éparpillé dans tous nos recoins. Des bribes d'idées qu'on n'arrive pas à émettre clairement. Vous arrivez dans la mêlée, intelligent, caustique, avec du guts et Vlan, vous nous offrez sur un plateau d'argent le "grand ménage" qu'on n'a pas fait. BRAVO et MERCI!

    Suzanne Bettez

  • François Dugal - Inscrit 15 novembre 2012 07 h 51

    Chicou

    Ayant habité à Chicoutimi pendant 16 ans, je peux vous dire ceci:
    1- les taxes sont élevées,
    2- les services sont minimes
    3- les gens sont bêtes.
    À l'échevin de mon quartier, je me plaignais de l'état lamentable de la chaussée de ma rue. Celui-ci me répondit que cela était bénifique pour tous, car, en ralentissant la vitesse des voitures, c'était un facteur de sécurité.
    Que peut-on répliquer à l'esprit de bottine?

    • Pierre Denis - Inscrit 15 novembre 2012 16 h 35

      "Que peut-on répliquer à l'esprit de bottine?"

      Rien. On leur donne simplement des lacets en espéreant qu'ils vont se pendre avec...

    • enid bertrand - Inscrit 16 novembre 2012 14 h 37

      En tout cas, chez nous, notre maire n'est pas obligé de démissionner pour cause de corruption.

      Alors, on n'est peut-être pas si bêtes que ça.

    • Simon Ouellet - Inscrit 16 novembre 2012 18 h 07

      J'ai l'habitude, M. Dugal, d'apprécier vos interventions.

      Pas celle-ci. Figurez-vous que je suis natif du Saguenay et si je ne le prends pas du tout personnel, laissez-moi bien vous signifier combien je considère vos paroles irrespectueuses et pleine de préjugés. Et cet exemple que vous donnez pour vous appuyer dans vos inepties est le mieux que vous puissiez trouver ?

      Par curiosité, combien de régions avez-vous habité assez longtemps afin de penser pouvoir porter de tels jugements ?

      Et il est vrai que ces temps-ci, les grandes villes nous démontrent toute la portée de l'intelligence de leurs dirigeants ainsi que de leurs citoyens...

  • Martin Dubois - Inscrit 15 novembre 2012 08 h 03

    Trop facile...

    Le maire Jean Tremblay ressemble bien au portrait que vous en faites à maints égards. Je ne suis pas pour autant prêt à rendre ce populisme responsable de tous les maux. Quand M. Tremblay parle de Gérard Bouchard, il marque un point. N'est-ce pas ce type d'universitaires, enfermés dans leurs théories immatérielles, qui ont remplacé au sein de notre système d'éducation la nécessaire rigueur et discipline au profit de concepts pédagogiques médiocres et fumeux? Dans le cas de la laïcité, M. Bouchard cherche aussi à imposer ses sympathies religieuses derrière des théories intellectuelles raffinées. Pour ma part, je n'ai pas plus d'admiration pour lui que pour M. Tremblay. Ils sont les deux côtés de la médaille. L'un en fait répond à l'autre, et l'un est nécessaire en compensation pour l'existence de l'autre. En résumé, les populistes répondent à ce besoin vicéral de nous ramener sur le terrain des vaches après trop de doctrines politiques cyniques. En terminant, je dois avouer que je suis plutôt d'accord avec l'énoncé selon lequel certains penseurs sur-diplômés sont assommants. C'est parce qu'il dit ce genre de vérité que le maire Tremblay a une audience réceptive. Difficile à admettre j'en conviens considérant les idées rétrogrades du personnage, mais néanmoins vrai!

    • Emmanuel Rousseau - Inscrit 15 novembre 2012 17 h 13

      On a tous peur de ce qu'on ne connaît pas et nous avons tous confiance en ce qu'on connait et savons fonctionnel. De là nait ce jugement envers les intellectuels et souvent le mépris des gens plus manuels chez cerains intellos.

      Face à cette imcompréhension mutuelle, il devient facile pour des manipulateurs de nous diviser. Ce que le maire Tremblay fait à merveille. Ce qui est malheureux, c'est que les intellectuels sont nécéssaires à toutes les sociétés, quand on les rejetes, on se prive d'un organe critique essentiel.

      Les intellectuels commettent des erreurs, personne n'est à l'abris de ça, les erreurs ne sont pas attribuable au processus de réflexion, elles sont attribuable au fait que nous ne savons jamais tout.

      L'intellectualisation peut donner l'impression de supériorité, mais elle n'est qu'un ensemble d'outils d'analyses et de synthèse, rien de plus et ça s'apprend comme manier une raquette ou un bâton d'hockey, il faut juste y mettre du temps, s'y intéresser plutôt que d'en avoir peur. Mais surtout, on ne peut pas critiquer d'utiliser l'intelligence et la réflexion pour résoudre un problème, cette position n'est pas défendable.

  • Claude Smith - Abonné 15 novembre 2012 08 h 11

    Trop longtemps à l'école ?

    Alors que nous tentons par tous les moyens de valoriser la fréquentation scolaire, voilà que ce bon maire reproche à M. Bouchard d'être allé trop logntemps à l'école. Il faut le faire.

    Derrière cette affirmation, il semble y avoir une vision négative vis-àvis ceux qu'on appelle les intellectuels, ces personnes qui prennent le temps de réfléchir sur les enjeux de notre société et qui s'adressent principalement à notre intelligence et nous obligent aussi à faire l'exercice exigeant de la réflexion.

    Claude Smith

    • Mathieu Normand - Inscrit 15 novembre 2012 13 h 05

      Malheureusement, pour une tranche importante de la population, le savoir et la réflexion font peur.