C’est du sport! - Les briseurs de rêve

Le sujet est délicat, il s’agit de l’intelligence des dirigeants dans les grands sports professionnels en Amérique du Nord. Je suis l’affaire depuis des lunes. Lorsque ma passion d’amateur de sport s’est manifestée pour la première fois, le Canadien de Montréal n’avait pas 50 ans, Maurice Richard lançait du poignet sur le gardien des Black Hawks de Chicago, le formidable Glenn Hall, les Colts jouaient à Baltimore, leur quart-arrière s’appelait Johnny Unitas, les Dodgers jouaient à Brooklyn, Terry Sawchuk portait fièrement le bel uniforme des Red Wings de Detroit, et ainsi de suite qui me rattache à un monde qui, bien sûr, n’existe plus.

Cependant, une chose perdure, l’incroyable médiocrité des gens qui dirigent les destinées du hockey, du football américain et du baseball. Et ma vie va de Clarence Campbell à Gary Bettman, en passant par John Ziegler, imaginez. Vous me direz que, si ces commissaires et ces propriétaires sont parvenus à bâtir des empires aussi spectaculaires, c’est qu’ils ne devaient ni ne doivent être aussi imbéciles qu’ils le paraissent. Dire cela revient à féliciter un croque-mort de s’être enrichi sur le dos des trépassés. Car, avouons-le, dans certains domaines, le succès est une donnée d’origine. Les sports professionnels relèvent de ces champs bénis ; d’ailleurs, ce sont des religions. La papauté n’a-t-elle pas survécu à toutes les saintes malversations ? Personne ne remet sérieusement en question la valeur d’un pape. Pourvu qu’il y en ait un, le reste marche tout seul. Il faut que le baseball soit grand pour avoir survécu à tous les Bud Selig de ce monde.


Qu’est-ce qu’une glace, qu’est-ce qu’un uniforme, une tradition ? Pourquoi des millions d’amateurs apprécient-ils le jeu ? Ai-je bien dit le jeu ? Il y a longtemps que les dirigeants de la LNH ont délaissé la magie du hockey. Voilà certainement un des plus beaux sports au monde, lorsqu’il est bien joué, mais de cela, qui se soucie ? Il n’est jamais question du jeu, de sa rapidité, de son génie, de son immense potentiel. Il n’est jamais question de sa nordicité, et personne n’oserait soulever la question des dimensions francophones de son histoire. Qui sont ces extraterrestres qui ont battu des records en criant victoire en français ?


Non. Nous parlons plutôt d’argent, de salaires et de partage des revenus, nous parlons de conventions collectives. Il y a lockout, grève, on se demande qui fait entrer l’argent, le joueur ou le propriétaire, et suivre le sport de nos jours revient à suivre un cours d’économie. Le calendrier comporte un nombre irraisonnable de matchs, la ligue est d’une avidité stupide, on pense revenus de télévision, on souhaite une équipe à Las Vegas, une autre à Santa Fe, une sorte de rentabilité débile empoisonne le coeur et les esprits. Les propriétaires se réunissent toujours à Boca Raton, jamais à Edmonton, voire à Québec. Dans l’intervalle, personne ne s’interroge sérieusement sur les blessures à la tête, sur l’urgence d’interdire les bagarres et les coups vicieux, sur les dérives de l’arbitrage, sur la sécurité en général, sur la beauté du jeu.


Bref, c’est un lieu plus que commun, l’amateur n’a jamais fait partie de l’équation. On le tient pour acquis. On peut le trahir, lui mentir, le décevoir, l’incompétence patronale est sans conséquences. Après une grève qui a coûté aux Expos une participation à la Série mondiale en 1994, le baseball a péniblement regagné la ferveur du public en fermant les yeux sur les anomalies des performances de leurs vedettes qui se droguaient à qui mieux mieux. En ces milieux, tout le monde ment, tout le temps. Pourtant, nous restons des enfants qui rêvent de coupes et de championnats. Je me souviens des yeux de mon fils quand nous allions au Stade olympique voir les Expos. C’est quand même étonnant, un pareil émerveillement devant une rapacité que nul ne cherche à dissimuler.


Ma mauvaise humeur rejoint ici ma mauvaise foi. Oui, le départ des Expos m’a fait si mal que j’ai perdu confiance en l’humanité ce jour maudit où Jacques Doucet a décrit son dernier match, en français, à la radio.

9 commentaires
  • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit 14 novembre 2012 08 h 10

    J'imagine ,,,

    J'imagine assez bien une chronique analogue écrite par un quelconque aficionado le jour où furent interdits les combats de gladiateurs à Rome.

    On n'a plus le showbiz qu'on avait.

    Desrosies
    Val David

  • François Dugal - Inscrit 14 novembre 2012 08 h 19

    1947

    Comme vous, mon cher Bouchard, je suis de la classe de '47. J'ai donc vu de mes yeux vu les parties des Glorieux décrtites par René Lecavalier à la télé en noir et blanc. Aux intermissions, on commentait le tout à la ligue du vieux poele avec Jean-Maurice Bailly et Camil Desroches avec leurs ceintures fléchées.
    Les «pea soup» prenaient leur revange des plaines d'Abraham. Il paraît qu'Henri Richard, avant un match contre Toronto, disait dans la chambre:« les gars, c'est Toronto à soir, on fait un petit effort»,
    Et effort il y avait! Jacques Plante bloquait les «tirs adverses» et le «Rocket» la «mettait dedans» pour la victoire; et tiens-toi. À chances égales, on vous bat; la population a compris le message.
    Tout ça pour dire que le hockey actuel est une grosse farce: des mercenaires venant de toutes les parties du monde jouent sans conviction dans des équipes hétéroclites: quel ennui.
    Pendant l'autre grève, la télé a présenté quelques matchs de «l'ancien temps». C'était Canadiens-Boston et le trio Mondou-Lambert-Tremblay compte en prolongation! Quand je pense qu'on ne everra jamais plus ça: quelle tristesse.

    • André Pilon - Inscrit 14 novembre 2012 13 h 31

      Pour du beau hockey joué avec conviction je reste ébloui par le hockey international depuis la série de 1972. À l'époque il y avait encore un peu de notre fibre nationale qui vibrait au sein de l'équipe du Canada. Aujourd'hui, cette équipe n'est plus d'aucun intérêt pour les québécois.

      Heureusement pour moi, je me suis trouvé une nouvelle patrie en Europe qui est aussi une nation de hockey. Alors j'attends chaque année le championnat du monde et je savoure le plus de matches possibles durant ce merveilleux tournoi méconnu ici.

      Mais même si l'équipe nationale de ma nouvelle patrie me fait souvent frémir lorsqu'ils rencontrent leurs adversaires, je rêve chaque année du jour où une équipe fleurdelysée viendra enrichir le monde de son jeu occulté par la soumission de sa propre nation. Je ne comprends d'ailleurs pas pourquoi nos leaders nationalistes n'ont jamais fait de cette équipe de hockey nationale du Québec un cheval de bataille d'une importance prioritaire.

      Imaginez une finale Canada - Québec au Championnat du Monde de Hockey... Vous oublierai du coup tous ces matches joués sans conviction.

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 14 novembre 2012 08 h 31

    Un monde qui n existe plus.....

    Bravo pour cet excellent resume qu il est impossible de refuter pour nous ""les anciens".Qu en est-il des jeunes d aujour hui ? Jean-Pierre Grise.

  • Stéphane Picher - Abonné 14 novembre 2012 09 h 06

    Le prix de la joie

    Merci pour ce commentaire bien senti.

    Le sport donne à l'amateur du suspense, un sentiment d'appartenance, des moments de pure joie.

    De l'argent? Il y en aura toujours, et les plus riches (joueurs ou proprios, qu'importe) en ont des réserves assez grandes pour des années de grève ou de lockout.

    Mais on ne peut faire des réserves de joie, par nature fugace. Le pardon des amateurs est le prix qu'ils doivent chaque fois payer pour retrouver ces petits bonheurs, qui semblent irremplaçables.

  • Denys Duchaine - Abonné 14 novembre 2012 09 h 33

    Mais encore...

    Que dire du triste départ des Nordiques de Québec, une équipe du tonnerre qui raflait la Coupe Stanley à la fin de la saison qui a suivi cette innomable transaction !!! Pour un plat de lentilles...
    ;-)