Se chauffer moins pour payer moins

À Marseille, Ricardo porte un chauffage devant l’habitation qui lui est fournie par l’Armée du Salut. De plus en plus de citoyens français doivent se résoudre à se chauffer moins, faute de moyens.
Photo: Agence France-Presse (photo) Gérard Julien À Marseille, Ricardo porte un chauffage devant l’habitation qui lui est fournie par l’Armée du Salut. De plus en plus de citoyens français doivent se résoudre à se chauffer moins, faute de moyens.

C’est une information banale, qui ne retiendra pas l’attention de grand monde, quand bien même elle concerne des millions de gens. Mais qui se soucie des gens ? On a plus urgent à faire. On a une crise à traiter, monsieur, une dette à éponger, des sacrifices à imposer, des ceintures à serrer, des marchés à rassurer, des spéculateurs à engraisser, des agences à satisfaire.

C’est une information de plus. Sans vernis. Au ras des pâquerettes. Pas de quoi en faire un gros titre. Ce n’est pas avec ça qu’on va vendre, monsieur. Les gens veulent du glamour, monsieur, du spectaculaire. Votre histoire, là, c’est bien trop terre à terre. Et puis, ça concerne qui ? La masse. Quoi de plus ennuyeux que la masse, monsieur, je vous le demande ? Quoi de plus ennuyeux que la vie moyenne, ses soucis majoritaires, d’argent, d’emploi, de logement et j’en passe ? Tout ça est d’un commun. Non, votre histoire, là, c’est encore une de ces informations déprimantes dont on ne sait plus quoi faire, à ranger parmi les chiffres du chômage, les indices divers, témoignant chaque jour de l’accroissement des inégalités en France, de sa précarisation rampante. Les annonces quotidiennes de plans sociaux, les fermetures d’ateliers, les délocalisations, les millions de Français vivant sous le seuil de pauvreté, souffrant du mal logement, de jeunes gens contraints de retourner vivre chez leurs parents, de familles faisant la queue pour les Restos du coeur.


C’est une information comme ça, alors. En passant, presque : près d’un ménage sur deux se chauffe moins pour payer moins. Voilà. Rien de plus. Rien de moins. Le quotidien du pays désormais. Dans sa nudité concrète. Un pays usé, en état de dépression nerveuse avancée, tenté par le vote extrême, mité par dix ans de discours visant à le dresser contre lui-même pour mieux le tenir à sa botte, trop affaibli pour même songer à s’indigner vraiment, occuper la Bourse ou rêver d’un printemps.

 

Raison comptable


Un pays sans illusion, qui a voté pour la gauche sans espoir, et n’est même pas étonné d’entrevoir déjà son échec. Parce qu’au fond, tout le monde le sait, tout le monde s’en doute, même par simple intuition. L’obsession de la dette et la relance de l’économie sont inconciliables. C’est une question de bon sens. D’économie domestique : sommez un type de rembourser ce qu’il doit au moment de sa vie où ses ressources sont les plus faibles parce qu’il n’a plus d’emploi et vous lui foutez la tête sous l’eau. Le jetez bientôt à la rue. Mais les banquiers sont ainsi. À toutes choses, ils opposent leur raison comptable, leur vue courte. Idem à échelle macroscopique.


La dette, les marchés, les agences de notation. Et ne venez pas leur dire que c’est pour les sauver que l’État s’est justement endetté à ce point. Ne venez pas leur rappeler que c’est leur propre inconséquence qui a provoqué le ralentissement de l’activité qui creuse la dette qu’ils vous somment de rembourser avec force intérêt. Ne venez rien leur dire de tout cela. Et surtout pas qu’au bout de la chaîne un Français sur deux se chauffe moins pour payer moins. Eux se chauffent très bien, merci pour eux.


Se chauffer moins pour payer moins. Envers amer du slogan sarkozyste : travailler plus pour gagner plus. Promesse publicitaire d’un président qui n’aura eu de cesse de gouverner au seul bénéfice des puissants, avec l’obsession de les épargner des effets d’une crise que seules les classes moyennes et populaires devaient avoir le privilège de ressentir. Pour la sentir, ils l’ont sentie. Et ont fini par comprendre. Confié les clés du pays à l’autre camp. Mais sans espoir de s’en sortir vraiment. Ni même d’être entendus.


Parce qu’en dépit des promesses, à qui obéit le gouvernement actuel ? À ce peuple qui se chauffe moins pour payer moins ? À ces générations qui vivent moins bien que leurs parents, pour qui ce qui fut la moindre des choses, un travail à plein temps, un salaire décent pour se loger se nourrir se chauffer, envoyer ses enfants à l’université, est devenu un graal, une illusion ? À cette majorité invisible et silencieuse qui constate que la politique ultralibérale menée depuis des années ne fonctionne qu’au bénéfice de quelques-uns et à son détriment ? Qui ne croit plus en cette Europe qui place les marchés au-dessus des peuples ?

 

Trouvez l’ennemi


Parlez un instant avec des responsables socialistes et ils ne tarderont pas à vous confier qu’ils vont droit dans le mur, qu’ils le savent, mais qu’ils n’ont pas le choix, aucune marge de manoeuvre, et qu’au fond ils ne tiennent même pas les commandes. Alors, qui les tient ? Sûrement pas François Hollande. Qui pourtant avait identifié l’ennemi : les marchés, la finance, la spéculation, cette oligarchie ayant érigé le profit immédiat et la cupidité au rang de morale.


Les agences de notation, les dogmes dictés par ces économistes religieusement voués aux marchés, qui ont plongé l’Europe dans la pire crise qu’elle ait connue et se targuent maintenant de connaître les chemins pour l’en sortir. Quelques mois plus tard, l’ennemi n’en dicte pas moins sa loi, sans que personne semble décidé à faire quoi que ce soit pour renverser la vapeur. En attendant, les Français savent ce qu’il leur reste à faire:

se chauffer moins pour payer moins.

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