Entre S&M et maternage

Mélanie Vincelette, éditrice de la maison Marchand de feuilles, aux ouvrages toujours ciselés.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Mélanie Vincelette, éditrice de la maison Marchand de feuilles, aux ouvrages toujours ciselés.

Il ne faut pas se le cacher, règne entre eux une relation passive-agressive, chat-souris, amour-haine, qu’ils admettront parfois en gloussant de plaisir ou en s’étirant les zygomatiques dans un rictus complexe. Ajoutez à ça 10 % du total des ventes remis un an après publication et vous comprendrez mieux pourquoi le rictus. L’éditeur, ce mal moins nécessaire qu’avant depuis ebook, incarne tantôt le père Fouettard, tantôt le Picsou, tantôt l’épaule sur laquelle déverser son trop-plein d’angoisse existentielle, le faux-cul de service dans tous les 5 à 7 d’écrivains légèrement imbibés. Le temps d’un livre, de centaines de pages blanches à noircir, on danse un tango avec lui, épris, grisés, trompés ou floués.

« Écrire, c’est une maladie, tu ne peux pas faire autrement. Et les éditeurs sont des profiteurs qui vivent aux dépens de malades chroniques », lâche mon amie E (voyelle fictive), affligée d’un mal sournois et auteure de huit bouquins. Il ne faut pas lui chatouiller l’épiderme très longtemps pour qu’elle lâche son fiel et les traite de fainéants, tout juste bons à faire des demandes de subventions et à pilonner des livres. « Entre les deux, la plupart ne font a-strictement rien !…. Certains ne paient pas les droits d’auteur. Mais il y a de notables exceptions. »


Lorsque je demande à E ce qu’elle pense de cet éditeur qui se vante sur sa page Facebook d’ajouter « un petit bout de texte dans un passage délicat à un moment clé d’un roman et de recevoir un message de l’auteur disant qu’il a l’impression que c’est lui qui l’a écrit », elle rugit : « Zéro pointé ! Une ingérence ! Je l’assassine ! Tout le monde pense qu’il peut écrire ! »


Et tout le monde peut devenir éditeur…


Un étonnement plus réservé (c’est quiiiiiii ?), mais un malaise également perceptible du côté de Mélanie Vincelette, auteure chez Robert Laffont et seule éditrice chez Marchand de feuilles, une maison qu’elle a fondée en 2001. « On peut faire des suggestions, remanier des chapitres, mais toujours en accompagnant l’auteur, dit-elle. Mon travail, c’est la réorganisation du premier jet. Et le manuscrit doit survivre à l’épreuve de la lecture. Mais écrire à la place de l’auteur ? Non, c’est aberrant. »

 

Rester petit pour voir grand


Marchand de feuilles fait partie de ces petites maisons que j’affectionne. Pour les ouvrages d’abord, toujours ciselés, et les jaquettes magnifiques des romans. Celle de La fiancée américaine, le best-seller de l’heure écrit par Éric Dupont, m’a profondément séduite. Même les quatrièmes de couverture sont mystérieuses et donnent envie de céder au vice de la lecture.


Il y a aussi ce que le public ne voit pas, un service de presse personnalisé avec un mot manuscrit à l’endos de vieilles photos vintage : « Bonjour Josée, voici l’histoire d’un homme qui voit la vie à travers un cyanotype. Bonne lecture. » Voilà une éditrice, doublée d’une directrice littéraire diplômée de McGill, qui voit son métier à travers un cyanotype.


Même ses communiqués sont bien tournés, élégants et séduisants. Quand avez-vous lu qu’une maison d’édition « engraisse l’imaginaire » ? Et Mélanie Vincelette sert des gâteaux renversés à l’ananas et du pudding chômeur à ses lancements de livres. Ça change du vin aigri.


L’éditrice affirme recevoir 1000 manuscrits par an et n’en publie que… trois ! Trois, auxquels s’ajoutent ses auteurs maison, ce qui renfloue le catalogue annuel d’une dizaine de titres. « J’en vis, mais je veux que ça reste petit. Les PME subissent mieux les contrecoups économiques. Et je n’ai jamais pilonné de livres, j’ai trop de respect pour eux. J’ai le souci de créer de la littérature québécoise. Pour bâtir un pays, il faut occuper la culture, l’imaginaire collectif », dit celle qui publie sous le nom de Mélanie Tellier (le nom de maman) en littérature jeunesse et de Mélanie Vincelette chez Robert Laffont, en France (Polynie).


« J’ai voulu publier chez Laffont pour percer le paricentrisme. Et je trouve que les éditeurs ne sont jamais assez sévères avec les auteurs. Moi, j’ai choisi une lectrice à la Sorbonne qui me rentre dedans. Notre rapport tient du sadomasochisme », prétend l’éditrice de 37 ans qui compte bien ne jamais prendre sa retraite.


Écrire c’est mourir un peu


Mon autre chouchoute dans les petites maisons qui voient grand est une illustre inconnue des éditions du passage. Cette singulière aventure littéraire loge dans un des salons funéraires Alfred Dallaire. Depuis une décennie, Julia Duchastel, 30 ans, dirige cette petite maison spécialisée dans le beau livre qui vient de publier Toqué ! du chef Normand Laprise. En plus d’être éditrice et v.-p. au développement chez Memoria - sa mère est la petite-fille d’Alfred -, elle cosigne le livre du Toqué !, est ingénieure en génie chimique, entrepreneure générale en construction de bâtiments et a étudié en arts visuels à Paris. Ah oui, et Julia va accoucher dans quelques mois. D’un être humain, cette fois.


« Toqué ! est un projet typique des éditions du passage, dit-elle. 364 pages, plein de photos, imprimé au Québec, trois ans de travail ET pas rentable… Je me vois comme une chef d’orchestre dans tout ça. Chaque fois, c’est comme faire une mini-maîtrise sur le sujet. »


Sa maison d’édition publie de cinq à huit titres par an, récit, poésie, essai, même si elle reçoit deux à cinq manuscrits par semaine qui pourraient potentiellement contenir un best-seller. « Nous, les éditeurs, on est comme Mary Poppins, des psys quand ça va mal. Mais au fond, on écrit et on publie parce qu’on va mourir. On veut laisser des traces. Et comme je sais que lorsque les gens sont morts, ils sont vraiment morts, je veux faire des livres qui vont durer. »


Et pas nécessairement numériques. La valeur symbolique de l’objet livre est encore très forte ici. Le sous-sol du salon funéraire est rempli de beaux livres que Julia n’ose pilonner.


« Gallimard aussi utilisait sa fortune familiale pour financer la partie romans de ses éditions, ajoute la jeune éditrice. Je n’aurais jamais publié Fifty Shades of Grey… C’est pour ça qu’on reste croque-morts ! Pour demeurer indépendants. »


Et bien vivants.

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cherejoblo@ledevoir.com

Twitter.com/cherejoblo

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Noté qu’on trouvera les éditions du passage au kiosque 270 et les éditions Marchand de feuilles au 147 au Salon du livre de Montréal. Je vous conseille Tarentelle de Mélanie Tellier (Vincelette) chez Marchand de feuilles, une histoire jeunesse magnifiquement illustrée par Shea Chang. Mais en fait, c’est pour tous les âges que cette histoire d’amour et de danse. Je suis fan des livres jeunesse de Mélanie, dans la collection «Bourgeon» « destinée aux enfants curieux qui n’aiment pas se faire parler en bébé ». Vous pouvez tous les acheter les yeux fermés.


Savouré Apparitions. Inventaire de l’atelier de la poète Louise Warren (éditions Nota bene). Un livre par fragments, rempli d’aphorismes ou de longues phrases qui tournent autour de l’acte créateur d’écrire. Très XXIe siècle, le fragment : « Rêver un livre est si fort. Une présence insistante. Devant elle, je ne peux plus reculer. Je m’y attache. Parfois, je l’imagine comme une excroissance de mon coeur. Tout bat si vite tout à coup. J’oublie les mots, je ne fais que suivre cette force inconnue, ancienne, qui me tire à elle. » On dit que c’est un essai, moi j’y vois plutôt une réussite.

 

Puisé les citations de cette page dans Je hais les écrivains (éditions du Rocher), un florilège de citations sur l’écriture, l’écrivain, l’éditeur, les critiques, les poètes et les prix littéraires. C’est suave, rempli de perles. Celle-ci, de Colette, à propos de Willy qui n’avait pas voulu signer une pétition en faveur de Dreyfus : « C’est la première fois qu’il refuse de signer quelque chose qu’il n’a pas écrit. »

 

Aimé Le journal de Frankie Pratt (NiL), un roman graphique de Caroline Preston, collectionneuse de vignettes vintage, de cartes postales anciennes, d’échantillons de tissu, de menus d’époque. Pour son livre, l’auteure a utilisé 600 pièces. C’est le genre de livre-objet à mettre dans les mains d’une ado qui n’aime pas lire, à mi-chemin entre le roman-photo et le journal intime. Ça se passe au début du siècle dernier et nous conduit du New York de la Prohibition au Paris des Années folles. Pour visuels.

 

Plongé dans Petites expériences de philosophie entre amis (Plon) de Roger-Pol Droit. Histoire de casser les habitudes et de retrouver l’étonnement, le philosophe français nous propose une soixantaine d’expériences inusitées : mixer des mots d’une langue à l’autre (ça, on fait déjà), inventer des pays, rêver des vies d’avant, chercher un fruit dans un aéroport, penser au cosmos, écouter les autres parler, inviter des inconnus à dîner, tout déconnecter. Très amusant comme gymnastique. Pour originaux.


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JoBlog

Mieux vaut en rire, en effet

Le vieil âge revisité par le réalisateur Fernand Dansereau ne pouvait qu’avoir des tonalités brutes et justes. Son documentaire Le vieil âge et le rire renferme des perles de sagesse, une humanité nécessaire et un regard à la fois pudique et sans concession sur ce qui nous attend tous au tournant.
 

La brochette de comédiens sollicités pour parler d’eux m’a fait moins d’effet que les spécialistes dénichés par Dansereau. Pour y entendre la si pertinente Marie de Hennezel, le père Lacroix, le Dr Réjean Hébert (on oublie qu’il est gériatre), et pour comprendre un peu mieux de quelle façon lâcher prise lorsque tout fout le camp. J’y ai même retrouvé un maître zen que j’ai connu jadis, Albert Low, et son rire magnifique. Je mourrai en méditant, promis.

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1 commentaire
  • Colette Baribeau - Abonné 9 novembre 2012 19 h 52

    Vieillir...mieux vaut le vivre

    Bien vieillir, c'est un "travail" de tous les jours. Et c'est aussi mourrir à des tas d'affaires. Le temps m'échappe et l'émotion devient plus intense.