La dame de nulle part

Han Suyin, née Rosalie Elisabeth Kuanghu Chow, est décédée le 2 novembre dernier à l’âge de 95 ans.
Photo: Alain Renaud Le Devoir Han Suyin, née Rosalie Elisabeth Kuanghu Chow, est décédée le 2 novembre dernier à l’âge de 95 ans.

Au début de la semaine, des entrefilets dans nos journaux ressuscitaient pour ainsi dire la romancière Han Suyin en l’enterrant. Surprise ! Elle vivait toujours ? Quoique… plus maintenant. Son nom, surgi du brouillard de mon passé, faisait irruption dans le temps présent. J’aimais la lire autrefois.


Il y avait peu à glaner dans ces dépêches nécrologiques, de notre côté de l’Atlantique du moins. Quelques lignes : l’Eurasienne, née Rosalie Matilda Kuanghu Chou dans la province chinoise de Henan en 1917, avait un père chinois, une mère belge. Son ouvrage autobiographique Multiple splendeur sur sa relation sentimentale avec un correspondant de guerre britannique avait été porté à l’écran en 1955 par Henry King. L’oeuvre majeure ? Son autobiographie en cinq volumes : L’arbre blessé, Une fleur mortelle, Un été sans oiseaux, Ma maison à deux portes et La maison du phénix. Les textes d’agence rappelaient l’existence de ses nombreux essais et romans, ses liens avec Indira Ghandhi, Mao Zedong, Zhou Enlai.


On est bien peu de chose. Expédiée en quelques phrases, Han Suyin. Assez pour donner l’envie du coup de chapeau.


S’éteindre à 95 ans tient sans doute du privilège, après une riche existence qui plus est : vie sentimentale tumultueuse, double carrière (médecin et écrivain), deux continents battant dans son coeur, comme on dit. Morte en Suisse, dernière patrie de bien des apatrides, elle avait été mondialisée avant la lettre. Les sangs-mêlés se retrouvaient alors en porte-à-faux partout. La dame de nulle part eut trois maris : un Chinois aux moeurs féodales, un Anglais oeuvrant dans les services de contre-espionnage malaisiens, un ingénieur indien plus pacifique. Jugée en Occident trop maoïste (derrière une hagiographie de Mao, Le déluge du matin), se trompant parfois, se retrouvant ici et là. Les va-et-vient créent des destins rocambolesques.


Moi, je songeais aux romans d’Han Suyin, accrochés au passage dans la bibliothèque familiale. Certains livres sont parfaits pour les adolescentes, avec des histoires d’amour exotiques, une pénétration psychologique des personnages. Je goûtais la sensibilité de sa prose, son regard féminin, l’élégance de son style. Peut-être qu’aujourd’hui, ça me semblerait plus mièvre. Il existe un âge pour chaque lecture.


Mon roman d’élection s’intitulait La montagne est jeune et me faisait tout plein rêver. Une romance adaptée de sa vie trépidante, alors à Katmandou, avec une description de la société népalaise du temps sur son toit du monde, ses grenouilllages politiques. Ce livre, relu maintes fois, invitait à tous les voyages. Si bien écrit et passionnant qu’il pourrait séduire encore bien des jeunes filles. Mais où le trouveraient-elles ?


Alors, en cette veille du Salon du livre de Montréal, je pense à ces romans-là, relégués au passé, sans tribune devant le dernier Goncourt et le dernier Femina, devant aussi les oeuvres québécoises sorties fraîches des presses. On carbure aux nouveautés. En art, en littérature : les lois du marché, l’attrait du dernier cri… Il y a bien quelques rééditions de ceci et de cela, remarquez. Pour Han Suyin ? Pas sûre. « Les oeuvres du XXe siècle n’ont plus la cote », m’avait expliqué un jour sans sourciller un libraire d’occasion. Et de plus grands qu’Han Suyin se voient balayés comme feuilles au vent. Qu’est-ce que la postérité retiendra de cette femme ayant traversé les tempêtes d’un siècle à cheval sur deux continents ? Le film d’Henry King, qu’elle n’aimait guère ? Peut-être rien du tout.


J’ai cherché cette semaine La montagne est jeune dans ma bibliothèque, le tirant fièrement d’un recoin obscur, bien écorné. Il aura à tout le moins survécu chez moi.


Dernier des Mohicans, on a l’impression de faire oeuvre de résistance avec nos bibliothèques qui réclament un espace de rangement infini, mais aux rayonnages si chargés de mémoire. Au milieu du mal ou du bien classé, surgit soudain le livre oublié qui dormait là depuis des lustres, plein de nous, mais d’un nous antérieur quasi mystérieux. Relire est un bonheur aussi grand que celui de la découverte.


Ceux qui aiment le contact de l’objet, du coffret, du livre à palper - il doit bien en rester deux ou trois - savoureront encore quelque temps leur encombrement d’une autre ère.


Car tout devient ondes et invite au dépouillement de décor, succédant à l’amoncellement des disques, des films, des livres, splendeurs et misères du passé. Bientôt, il nous poussera des antennes pour mieux capter ces ondes-là porteuses d’images, de notes, de mots. Dans combien d’années les gens adopteront-ils massivement la lecture de romans ou d’essais sur tablettes numériques ? Ça fait son bonhomme de chemin. Le rêve de Steve Jobs s’immatérialise. On salue d’ailleurs la beauté zen de ce magasinage culturel en ligne, qui porte en lui l’envers du gaspillage, les arbres sauvés du massacre, la légèreté des traversées sans bagages.


De beaux ouvrages d’art continueront à traîner négligemment sur les tables à café pour la frime, mais la zénitude atteindra tout le monde. Les salons du livre eux-mêmes changeront de visage.


On se sent parfois les ultimes bibliophiles. Un jour, nos amas de volumes seront broyés par la gueule des grues. On les aime pourtant. Ils se parlent entre eux la nuit. Mondialisés comme Han Suyin, assis, debout, couchés, bavards, inconscients, mais si chargés d’histoire : la nôtre.

2 commentaires
  • Pierre Vincent - Inscrit 10 novembre 2012 07 h 45

    Le livre se meurt, Vive le livre...

    Très bientôt, si ce n'est déjà fait, l'ensemble de l'oeuvre de ceux qu'on appelle les Grands Auteurs sera numérisée et disponible via internet. Mais qu'adviendra-t-il des auteurs qui ne sont pas des classiques de la littérature, sauf pour les véritables amateurs ?

    Cela dépendra du sort que voudront bien leur réserver leurs fans inconditionnels, du livre ou de la numérisation, puisque tout un chacun peut s'activer à assurer la postérité de son auteur préféré. C'est réjouissant et inquiétant tout à la fois, puisque d'une certaine manière, on assurera l'éternité électronique à des oeuvres qui auraient pu sombrer dans l'oubli. Mais le plaisir de lire n'est-il pas aussi celui de tenir un livre dans ses mains, plutôt qu'un froid et plat ipad ?

  • Isabelle Bélanger - Abonné 11 novembre 2012 13 h 09

    Chère journaliste, votre sensibilité, tel un bon livre, est bienvenue dans notre vie...