Rompre avec le pessimisme

Le printemps érable de 2012 n’aura-t-il été qu’une parenthèse dans le climat de déprime qui engourdit la société québécoise ? Pendant ces quelques mois, en effet, le volontarisme a retrouvé sa place dans le débat public. Il était possible, clamaient les militants, et des centaines de milliers de citoyens avec eux, de faire autrement. Le discours libéral de l’adaptation aux lois du marché, de la concurrence, de la compétitivité financée par les utilisateurs de services publics n’avait pas le monopole du réalisme. Une autre politique était possible, scandaient les manifestants, malgré les moqueries des éteignoirs stipendiés par certains grands médias.

L’élection du 4 septembre dernier, à cet égard, aura été décevante. Bien sûr, le Parti québécois (PQ), prudent allié des contestataires, a gagné, mais partiellement. Les représentants de la démission devant les diktats de l’économie de marché ont récolté la majorité des voix exprimées. Le lendemain du vote, quand le PQ a voulu faire un peu payer les riches dans le dossier de la taxe santé afin de respecter une promesse électorale, ses adversaires, au nom de leur conception du réalisme, se sont braqués. On ne peut pas faire ça, ont-ils tranché.


Les pessimistes, ceux qui croient que la société n’est que la somme des intérêts individuels et qui se rabattent, selon les mots de l’essayiste français Jean-Claude Guillebaud, sur « une approche strictement gestionnaire de la démocratie, approche a minima qui s’accommode très bien d’un État faible ou impotent », ces pessimistes, donc, auraient-ils raison ? Dans Une autre vie est possible, « une réflexion très subjective sur l’espérance », Guillebaud prend le contre-pied de cette thèse.


Contre la désespérance


Affligé par « la désespérance contemporaine », par cette « culture de l’inespoir » qui affecte tout l’Occident et le mène à se réfugier dans le fatalisme ou la dérision, Guillebaud, sans naïveté, veut plaider pour l’optimisme. Il est bien conscient que le dernier siècle a été cruel pour les hérauts de l’espérance. L’aspiration égalitaire, reconnaît-il, a été « corrompue par les bolchéviques ». La volonté de « construire l’Histoire au lieu de la subir », de « réparer le monde », a été profanée par les nazis. Le « génie de la liberté », qui a vaincu ces monstres, s’est rapidement rigidifié en un « catéchisme libéral » brutal. Malgré tout, « nous vivons mieux et plus longtemps que les générations précédentes », remarque Guillebaud, mais l’espérance est dangereusement ébranlée.


L’essayiste, dans le style toujours lumineux qui caractérise son oeuvre, s’en désole et nous invite à renverser la vapeur. L’espérance, l’idée qu’une action volontaire peut réparer le monde, est la grandeur de la culture occidentale judéo-chrétienne. Contre la sagesse grecque qui plaide pour l’« adaptation à un monde qu’elle renonce à transformer », la « subversion prophétique » juive refuse l’éternel retour, la fatalité, et postule une histoire qui avance « en direction d’un projet » de justice.


Relayée par l’idée d’espérance chrétienne et par le concept laïque de progrès théorisé par les penseurs des Lumières, cette parole prophétique est animée par la « volonté de braver l’impersonnalité cruelle du destin ». Le communisme, qualifié d’« hérésie judéo-chrétienne » par Guillebaud, a récupéré et trahi cette tradition, mais cette dernière, dans son essence, conserve toute sa noblesse et sa nécessité.


« Une société qui n’est plus “ tirée en avant ” par une valorisation de l’avenir, une société sans promesse ni espérance, est vouée à se durcir, écrit Guillebaud. Ramené à lui-même et cadenassé sur sa finitude, le présent devient un champ clos. Y prévalent les corporatismes inquiets, les frilosités communautaires, les doléances, le chacun-pour-soi et le cynisme impitoyable. »


Le Québec, comme le reste de l’Occident, n’échappe pas à cette déplorable situation dominée par une approche comptable de la politique et une injonction culturelle au « lâcher-prise » social au profit d’une relecture égotiste d’une sagesse gréco-romaine frelatée. Dans les faits, pourtant, « la désespérance n’est pas mieux fondée que l’espérance », conclut Guillebaud, et cette dernière, pour notre salut, vaut mieux que la lâcheté railleuse ou prétendument réaliste.

 

Un appel à la rupture


Avocat de formation, partisan de la simplicité volontaire et militant de longue date pour la justice sociale, Dominique Boisvert partage l’optimisme et le volontarisme de Guillebaud. « Le monde n’est ce qu’il est que parce que nous y consentons, de manière plus ou moins volontaire ou consciente, écrit-il dans Rompre ! Le cri des “ indignés ”. Si nous voulons d’un monde différent, il nous faut d’abord ROMPRE avec celui qui est, et accepter l’insécurité de l’entre-deux. »


Opuscule rédigé sur « le ton de la conversation » qui entend dresser un constat de « ce qui ne va pas » pour stimuler un éveil des consciences, Rompre ! se veut essentiellement un appel à en finir avec « l’acceptation de l’inacceptable ». Il propose une rupture avec le culte de la consommation comme voie vers le bonheur, avec la vitesse comme mode de vie, avec un individualisme technophile qui défait le tissu social, avec la violence comme mode de résolution des conflits, avec le monopole de la propriété privée, avec la distraction abrutissante et avec la tentation de se prendre pour Dieu. Nous ne sommes pas nés, écrit Boisvert, pour produire ou pour « performer », mais pour « vivre debout, vivants, dignes, heureux ».


Sans proposer de nouveau modèle social précis, Boisvert, comme Guillebaud, redit sa confiance en l’être humain, une « confiance métaphysique, un choix inspiré par [sa] propre tradition religieuse, et que l’on nomme chez les chrétiens espérance ». L’Histoire n’est pas finie.

***

 

Une autre vie est possible

Jean-Claude Guillebaud

L’Iconoclaste

Paris, 2012, 234 pages


Rompre!

Le cri des «indignés»

Dominique Boisvert

Écosociété

Montréal, 2012, 108 pages

1 commentaire
  • Yvon Bureau - Abonné 4 novembre 2012 16 h 44

    J'aime bien

    l'analyse de ces deux livres. Merci+++ monsieur Cornellier.

    Et j'aime cette phrase courageuse : ” Si nous voulons d’un monde différent, il nous faut d’abord ROMPRE avec celui qui est, et accepter l’insécurité de l’entre-deux. »

    Et qui choisit ainsi se doit d'assumer les conséquences et les vivre sereinement et avec espérance.