L’école des fiers-à-bras - Comment éradiquer la culture de l’intimidation?

Que fait-on des gens qui nous « empêchent de manger »? « On les tasse », selon une version, « on les élimine », selon une autre. Cette culture de l’intimidation, le gouvernement n’est pas né qui va bientôt l’éradiquer. Aucun boss de la construction, en effet, aucun organisateur d’élections, nul prêteur de la mafia ne pourrait dicter sa volonté s’il n’avait à son service des fiers-à-bras. Or, des fiers-à-bras, le Québec n’en manque pas. La rue, mais aussi l’école, en diplôme plus qu’il n’en faut pour terroriser une société.

On raconte qu’un chef de syndicat, célèbre pour avoir vidé un grand chantier, avait été invité à en fournir quelques-uns pour faire peur aux employés d’une université, surtout des femmes, qui voulaient se syndiquer. Bien que la prestation ne fût guère un succès, l’institution de haut savoir lui paya ce service. Au lieu d’encaisser le chèque, dit-on, le fournisseur l’aura encadré, fier du seul diplôme qu’il ait jamais obtenu. Il termina néanmoins sa carrière un soir à Saint-Léonard, le corps troué de balles.


Or, on n’arrête pas le progrès. De nos jours, des fiers-à-bras portent l’uniforme, sinon l’arme de service. On en trouve à la sécurité sur les campus, on en trouverait même à la police. Et, connaissance scientifique oblige, des facultés de psychologie et d’éducation étudient le bullying, dont les talents se révèlent dès l’école. Ce mot savant, plus ou moins rendu par harcèlement ou intimidation, est venu tardivement. Car la réalité qu’il recèle fait peur à regarder.


Longtemps, on a cru que la brutalité physique ou mentale entre enfants faisait partie de l’apprentissage. Ou encore, que le persécuteur était un élève borné en mal d’humilier un camarade plus doué. On découvre aujourd’hui que ces matamores ne manquent pas d’intelligence ni d’entregent. Faute d’activités valables, ils cherchent à obtenir, en s’en prenant à des losers, l’admiration de leurs pairs ou le prestige des fruits d’un taxage.


Caché depuis toujours, le bullying aura enfin percé le mur du silence. Toutes les victimes ne sombrent pas dans la dépression, mais de récents suicides d’adolescents, garçons et filles, attribuables à ses persécutions ont ému les médias et le public. En Colombie-Britannique, la police ouvre des enquêtes. En Ontario, des suspects sont arrêtés. En Nouvelle-Écosse, des manifestations ont lieu en solidarité avec des victimes. Bref, après le harcèlement au travail, l’agression à l’école retient désormais l’attention.


Aux États-Unis, les procureurs publics ont entrepris de secouer l’apathie. Des recherches ont établi, en effet, que les auteurs de ces crimes haineux ne font pas que pousser maints jeunes au suicide. Leurs victimes peuvent parfois devenir violentes à leur tour. Ainsi, Laura Duffy, attorney pour le district sud de la Californie, notait dans la Union-Tribune de San Diego que 12 des 15 cas de tueries dans les écoles du pays étaient le fait d’élèves qui avaient déjà été victimes de bullying.


Des études de l’Université Yale ont montré que les victimes de ces agressions étaient beaucoup plus susceptibles de se suicider que les autres jeunes. Sur dix étudiants d’orientation homosexuelle, gais, lesbiennes ou transgenre, neuf avaient été ciblés pour cette raison. Des récits recueillis dans des écoles montrent que d’autres élèves jugés « différents », même autistes ou obèses, sont poussés, pour cette raison, à fuir l’école.


En France, des écoles ont mis sur pied des projets de sensibilisation propres à mobiliser les élèves. Ces initiatives visent non seulement à rendre les jeunes conscients de ces situations, mais à les sortir de leur passivité devant les cas de persécution. Car ces agressions sont le plus souvent publiques. La crainte, cependant, d’être attaqué en aura empêché plus d’un de signaler la chose. La répression, croit-on, ne mettrait-elle pas fin à l’impunité ?


Une politique d’interventions plus fortes et plus systématiques à l’école contribuerait, certes, à réduire la complicité silencieuse des jeunes qui n’osent s’opposer aux insultes ou aux extorsions que subissent les plus faibles d’entre eux. Des tragédies récentes montrent toutefois que l’anonymat des réseaux sociaux, nouvelle place publique des jeunes, permet la multiplication des agressions et leur diffusion. C’est donc la culture dominante et la tolérance sociale qu’il faudrait également expurger.


Au moins trois courants néfastes devraient faire l’objet de politiques publiques. L’acharnement des confessions intégristes contre l’homosexualité entretient à l’égard de cette population une phobie et un mépris qui contribuent, même en société plus ouverte, aux persécutions qui perdurent. Cette injustice est particulièrement odieuse quand elle frappe des adolescents. Pareille « doctrine » ne devrait avoir de place dans aucune école.


De même, la pression commerciale offrant aux adolescents des produits dispendieux - qu’ils ne peuvent souvent pas se payer - pousse les enfants de familles pauvres à extorquer aux jeunes de familles mieux nanties de quoi posséder vêtements, gadgets électroniques et autres signes valorisés d’identité ou d’appartenance. Devenus prédateurs à l’école, combien de ces petits tyrans iront grossir les gangs de rue en attendant de passer au crime organisé ?


Enfin, ces agresseurs de la rue ou de l’école sont souvent eux-mêmes victimes de la désorganisation familiale et sociale de leur milieu. Plusieurs d’entre eux, faute d’être dépistés dès l’enfance, n’auront jamais les soins requis par leur état ni les services pédagogiques et sociaux qui leur permettraient « d’en sortir ». Le jeune matamore deviendra un fauteur de violence conjugale et familiale.


La prison, en effet, n’est pas la pire école du crime.

NOUVELLE INFOLETTRE

« Le Courrier des idées »

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

10 commentaires
  • France Labelle - Inscrite 29 octobre 2012 07 h 16

    Le charme discret de la psy

    «Longtemps, on a cru que la brutalité physique ou mentale entre enfants faisait partie de l’apprentissage. »

    «Enfin, ces agresseurs de la rue ou de l’école sont souvent eux-mêmes victimes de la désorganisation familiale et sociale de leur milieu.»

    D'après moi, il y a apparence de contradiction.
    S'ils sont victime de leur environnement, il y a apprentissage. À moins que vous ne pensiez à un gêne de la désorganisation sociale?

    Françoise Labelle

    • Christian Fleitz - Inscrit 29 octobre 2012 09 h 53

      Ne laissons pas les psy détruire une société au nom de leurs phantasmes intellectuels.
      L'apprentissage de la société, c'est celui du respect de l'autre, du respect des lois et règlements qui gèrent une société, dans la mesure où celles-ci sont claires et capables de rigueur.
      Arrêtons de considérer des voyous comme des innocents qui font leur apprentissage social. Mon grand'père disait que «le coup de pied au c... était l'électrochoc du pauvre», en tous cas cela donnait des résultats.

  • Marc Lacroix - Abonné 29 octobre 2012 07 h 23

    Ménager la chèvre et le chou !

    Se peut-il que notre société manque de cohérence face à ce fléau qu'est l'intimidation ? On cherche à protéger la personne qui subit l'agression, sans nuire aux agresseurs... et sans y mettre trop de moyens; austérité oblige. En fin de compte, on se donne bonne conscience et on ne fait à peu près rien !

    Ne nous le cachons pas, notre société aime la compétition, nous aimons les "gagnants" et méprisons les "loosers".Les nouvelles vedettes de notre système économique et social sont les entrepreneurs du privé et les hauts gestionnaires d'agences gouvernementales qui travaillent comme au privé, en parlant de mérite et de liberté et se remplissant les poches. La droite est une adepte de la loi de la jungle appliquée à l'économie, car c'est la seule qui permette la sacro-sainte croissance dans une économie mondiale. Dans un sens, la droite donne l'apparence de vouloir s'occuper du problème en renforçant certaines lois contre les jeunes contrevenants, mais dans le fond, elle ne veut que punir les brutes épaisses, ceux qui manquent de raffinement dans l'exploitation des autres... quant à la nature du problème de l'intimidation, on refuse d'en parler.

    Le problème résiderait-il dans la chosification de la personne humaine par une société bêtement matérialiste ? L'être humain n'est-il qu'un outil jetable après usage, ou tout de suite, s'il existe de meilleurs outils ?

  • François Dugal - Inscrit 29 octobre 2012 08 h 52

    Le premier pas

    Si les directeurs d'écoles sortaient de leur confortables bureaux pour connaître leurs élèves, cela serait le premier pas vers la solution.

    • Christian Fleitz - Inscrit 29 octobre 2012 09 h 55

      et si ceux qui le font étaient soutenus par leur administration et par les parentsd'élèves quand il veulent mettre de l'ordre aussi.

  • Jean Richard - Abonné 29 octobre 2012 09 h 57

    Rien de nouveau

    Il n'y a rien de nouveau au phénomène de l'intimidation à l'école. Ça existe depuis longtemps et non seulement dans les centres urbains, mais dans bien des petits villages ruraux.

    La différence entre l'intimidation des années 50 et celle d'aujourd'hui tient sans doute à l'excès de couverture médiatique.

    L'école de village avec ses petits baveux qui jouaient les gros durs en montrant leurs biceps, ça ne date pas d'hier. Il y en avait même dans les prestigieux collèges classiques...

    Il faudrait enfin se demander si la victimisation ne serait pas plus nocive qu'autre chose. Sans fermer les yeux sur les cas extrêmes, il faut garder en considération qu'un enfant doit apprendre à se défendre.

  • Christian Fleitz - Inscrit 29 octobre 2012 10 h 08

    des choix à faire...

    J'entends et je lis que la société québécoise est une société de gagnants qui méprisent les «loosers», alors tans pis pour les perdants, pour les exploités, qu'ils se fassent racketter en silence et n'en parlons plus. Ainsi, le Québec de demain ressemblera au Moyen-âge européen où le seigneur «protégeait» ses sujets, moins gagnant que lui en les soumettant à certaines taxes et corvées, voire à certains abus.
    Et puis il y a une société civilisée, où chacun à le droit de vivre à son rythme, honnêtement et sans être inquiété. C'est choix à faire: entre la barbarie et la civilisation, il faut choisir.
    Si c'est la civilisation que veulent les québécois, alors il faut des lois claires, précises, si nécessaire répressives, des juges pour les appliquer dans la lettre et dans l'esprit -les juges ne sont pas la conscience de la société, ils sont la pour appliquer des lois et non pour les interpréter-, et puis, pour les récalcitrants, il y a des forces de sécurité, des menottes et des barreaux de prison, avec des conditions de vie rigoureuses. Une rééducation en somme. Enfin et surtout, il y a, comme en médecine, la prévention, avec des programmes scolaires adaptés, des prises de position politiques fermes.