Les dollars de grand-papa

Si vous êtes impressionnés, ces jours-ci, par les chiffres de la corruption qui filtrent des enquêtes menées à Montréal, à Laval et ailleurs au Québec, eh bien, rajoutez-leur au moins trois zéros, puis ébahissez-vous du dernier scoop du New York Times, sur la fortune de la famille du premier ministre chinois, Wen Jiabao.

Elle s’élèverait au minimum à 2,7 milliards de dollars. Un chiffre d’affaires rondelet, accaparé au cours de la dernière décennie - les années du tandem Hu Jintao-Wen Jiabao, au pouvoir depuis 2002 et à la veille de passer la main - par une poignée de personnes qui ont utilisé les relais familiaux pour faire fortune dans les banques, les assurances, les télécommunications, la joaillerie…


Parmi les membres les plus habiles de cette famille tardivement dotée de la bosse des affaires : la vieille maman de M. Wen - lui-même âgé de 70 ans - aurait accumulé au moins cent millions de dollars dans les services financiers. Quant à sa femme, Zhang Beili, elle porte maintenant le surnom poétique de « reine des diamants ».


L’impressionnante armée de censeurs d’Internet - ils sont au moins 40 000 en Chine - a été mobilisée dès la sortie de l’article du New York Times, qui, soit dit en passant, diffuse depuis quatre mois une édition en mandarin. Parmi les mots-clés et expressions interdits depuis 1972 heures sur le Net chinois : « le trésor de Wen », « la reine des diamants », « 2,7 » (les Chinois sont friands de numérologie), les combinaisons « clan + Wen », « grand-papa + riche » (Wen est affectueusement surnommé « grand-papa » en Chine), etc.


L’enquête du journal révèle également la dissimulation des noms des bénéficiaires de tous ces investissements. Dans les documents dont le New York Times a obtenu copie, les noms des beaux-frères, mère, fille et autres proches de M. Wen - une douzaine de personnes au total - disparaissent généralement derrière ceux d’associés, d’amis ou de conjoints… même si la « filière familiale » transparaît clairement lorsqu’on considère l’ensemble de ces documents.


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Cette affaire ne fait qu’ajouter une couche aux scandales qui éclaboussent le régime de Pékin, alors même qu’il se prépare, le 8 novembre, à ouvrir - en retard et dans une ambiance délétère - le 18e congrès du Parti communiste chinois.


Elle fait d’autant plus mal que Wen Jiabao, depuis dix ans, c’est précisément celui qui porte, en Chine, le chapeau du « réformiste ». Qui appelle à la démocratisation du régime, à l’établissement d’un État de droit… et qui, oui, oui, tonne régulièrement contre la corruption ambiante ! Wen, c’est aussi l’« humaniste » : celui qui serre les mains et prend les bébés dans ses bras, qui va pleurer, devant les caméras, avec les sinistrés de l’horrible séisme du Sichuan, en 2008.


« Grand-papa Wen », c’est le faire-valoir « démocratique » d’un régime resté brutal, fermé, dictatorial, un régime qui pourchasse les dissidents et tente - mais de plus en plus difficilement - de verrouiller l’information. Un régime de mandarins aux visages fermés, aux cheveux teints et à « l’ouverture » qui ne va pas au-delà de celle des portefeuilles.


C’est Yu Jie, un dissident aujourd’hui en exil, qui doit bien rigoler. En 2010, il avait publié à Hong-Kong un livre (interdit en Chine continentale) intitulé Wen Jiabao : le meilleur acteur de Chine. Selon lui, le « libéralisme » de Wen n’était que poudre aux yeux : un peu de populisme à l’interne, doublé d’un soupçon de rhétorique démocratique pour Occidentaux naïfs.


Un autre mandarin - en fait, un « ex », car il est aujourd’hui proscrit et a été arrêté - se prépare, lui, à subir son procès. Un procès qui couronnera, avec le 18e congrès, cette annus horribilis des dirigeants chinois. Bo Xilai, l’ancien boss de Chongqing, promis au plus grand avenir avant de tomber brutalement, au printemps 2012, dans une histoire de meurtre et de règlements de compte, était un ennemi juré de Wen Jiabao.


Les amis de Bo auraient-ils transmis au New York Times les documents compromettants pour la famille de Wen ? L’hypothèse circule. Dans l’ambiance secrète et étouffante qui enveloppe le pouvoir en Chine, difficile de savoir. Et son procès, hautement politique, se déroulera à huis clos, le verdict étant décidé d’avance.


Mais aujourd’hui, on a l’impression que les mandarins de Pékin ne contrôlent plus tout, et qu’ils regardent derrière eux avec une certaine inquiétude.

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