Vertige de l’âme, beauté de l’art

Lyne Richard insuffle au texte de son roman Ne dites pas à ma mère que je suis vivant une force poétique et visuelle qui rend hommage à la beauté.
Photo: Source Québec Amérique Lyne Richard insuffle au texte de son roman Ne dites pas à ma mère que je suis vivant une force poétique et visuelle qui rend hommage à la beauté.

D’abord poète, elle est aussi peintre. La poésie, la peinture sont au centre de son deuxième roman et treizième titre, Ne dites pas à ma mère que je suis vivant. Mieux, Lyne Richard insuffle à son texte une force poétique et visuelle qui rend hommage à la beauté.

Les personnages lisent de la poésie, en écrivent, parfois. Des extraits de poèmes — de Marie Uguay, de Gaston Miron, d’Anne Hébert… — parsèment le récit.


Les personnages peignent, beaucoup. Ils mettent leur âme dans leurs tableaux, y traduisent leurs obsessions, leurs manques. Qu’ils soient des artistes reconnus ou non. Ils scrutent aussi les oeuvres picturales qui leur sont données à voir. Ils les interrogent comme un révélateur, ils s’y projettent.


De toutes les façons, ils s’ouvrent. Ils ont accès à la beauté. Beauté qui se traduit aussi dans les paysages qui les entourent, dans la nature, dans le fleuve et ses grandes marées, à l’île d’Orléans ou en Gaspésie.


Et pourtant, tous ces personnages ou presque sont de grands tourmentés. Tout est tumulte en eux. Fracassement. Arrachement. C’est la folie pure, pour certains.


Justement. Le roman, c’est ça : la confrontation du désastre et de la plénitude. Du manque et de l’absolu. Du non-amour et de l’amour. Du non-désir et du désir. De la mort et de la vie. De la vie et de l’art. La confrontation entre soi et le plus grand que soi.


Une suite de tableaux. Qui s’entrechoquent. Qui remplissent l’espace, notre espace mental. C’est ainsi qu’on pourrait voir Ne dites pas à ma mère que je suis vivant.


Tableau 1 : un jeune homme, Thomas, sort du coma. Tentative de suicide. Sa deuxième. Il se rend compte qu’il est vivant. La première chose qu’il voit : un tableau de Modigliani accroché à un mur bleu.


Tableau 2 : le jeune homme, encore. Une infirmière attentionnée, à la voix douce, à ses côtés. Qui le questionne, cherche à savoir s’il a retrouvé ses esprits, s’il sait où il se trouve. La réponse de Thomas : « Je sais parfaitement où je suis, ma mère est internée ici depuis dix ans. »


Très courts, ces deux premiers tableaux. Suit une citation de Lou Andréas-Salomé : « Ce que j’avais adoré déserta tout d’un coup mon coeur et mon esprit et me devint étranger. »


Tableau 3 : l’horreur. Une scène d’inceste. Entre un père et sa fille. Découverts au moment de la jouissance par la femme de l’homme, la mère de la fille. Pétrification. Évanouissement. Puis, arrivée du fils, du frère : Thomas, 16 ans.


C’était il y a dix ans.


Ces trois tableaux sont saisissants. On est dedans. Dedans le passé qui continue d’exister dans le présent. Ou plutôt, dedans le passé qui empêche Thomas d’exister dans le présent. Qui l’attire vers le néant. Sa mère, elle : une morte-vivante. Enfermée dans le silence. Depuis dix ans.


Durant ces dix années, le fils n’a jamais cessé d’aller voir sa mère à la clinique. Sans jamais parvenir à la sortir de sa torpeur. Non seulement son mari et sa fille n’existent plus pour elle, mais elle ne reconnaît plus son fils. Elle les a tous rayés de la carte. Les a fait voler en fumée.


Et voilà que Thomas se retrouve comme patient à la même clinique qu’elle. Une clinique très particulière, appelée Vingt-Mille-Livres-sur-la-Mer. On y trouve une bibliothèque riche et variée dans laquelle les patients sont libres de puiser.


On met aussi à leur disposition toiles, pinceaux et tubes de peinture : on les invite à peindre. Et on les encourage à mettre les mains dans la terre, à cultiver le jardin bio de l’établissement. Ce n’est pas tout : cette clinique, située sur l’île d’Orléans, surplombe la mer.


Autrement dit, dans ce lieu féerique où des êtres luttent contre la folie, on croit à la résilience par l’art et par le contact avec la nature. Bien, bien. Voilà pour le cadre. Et pour l’intrigue de départ : Thomas, sa mère, dans ce lieu, tous les deux hantés par ce qui s’est passé dix ans plus tôt, tous les deux enfermés dans leur mal-être respectif, tous les deux réagissant d’une façon qui leur est propre.


N’ayez crainte, je ne vous ai encore rien dit de ce qui se passe véritablement dans le roman. Tout est à venir. Et je ne vous en dirai rien. Rien concrètement.


Sinon qu’il s’agit d’une quête. Quête de Thomas. Sur les pas de sa mère, du passé de sa mère, en Gaspésie. Quête de lui-même aussi, pour apprendre à vivre par lui-même, délesté du poids de la souffrance de sa mère absente à elle-même.


Encore là, vous n’avez aucune idée de comment tout cela se traduit. Et c’est bien comme ça. Je vous laisse le découvrir. Mais je vous préviens, il y aura des embûches en chemin. Vous allez peut-être sentir, comme moi, au bout d’un moment, que quelque chose cloche.


Dans les dialogues, pour commencer. C’est-à-dire : le flux poétique dans la narration, on veut bien, on est capable d’en prendre. Mais dans les dialogues ?


Les personnages parlent comme dans les livres. Tandis que le cadre de l’histoire est réaliste, ce qu’ils se disent entre eux, la façon dont ils s’expriment, pas tous, mais la majorité, tout cela fait très, très littéraire. Affecté, plaqué. Pas naturel.


Ils parlent à peu près tous le même langage. Je veux dire : est-ce qu’un jeune homme de 26 ans s’exprime dans le quotidien comme un vieux peintre arrivé au bout de sa vie ?


Est-ce qu’une jeune infirmière, même si elle lit beaucoup et aurait voulu devenir écrivaine, parlerait dans ces termes à son mari frigide : « Je pensais que nous serions des êtres d’exception, complices et unis dans nos corps comme deux étoiles qui scintillent tellement fort que le reste du monde peut s’abreuver à leur humanité et que ça fait que l’on n’est jamais seuls, mais reliés aux autres par le coeur et les paumes. »


C’est un exemple parmi d’autres. Mais ça finit par peser. On sent les ficelles derrière, je veux dire : on sent l’auteure qui écrit, qui cherche à faire beau, qui ne parvient pas à donner des voix différentes à ses personnages.


C’est le trop, en fait, qui dérange. Comme si trop de poésie, trop de recherche dans l’écriture, trop de « vouloir faire beau » finissait par produire un effet de surfait.


Autre chose encore : le ton prêchi-prêcha employé au tournant. Parfois, ça sonne guide psycho-pop. Du genre : « Je pense que la seule façon de survivre, c’est de toujours chercher la bonté et la beauté, chaque jour, chaque minute, mais sans oublier notre part de responsabilité dans les atrocités du monde. Que nous reste-t-il après ça ? L’espoir. »


Il y a aussi beaucoup d’insistance sur la nourriture bio, la préservation de la nature. Ça flirte avec le plaidoyer pour la sauvegarde de l’environnement. Ça va, on a compris.


Voilà, je l’ai dit. Mais ça ne m’a pas empêchée de poursuivre ma lecture jusqu’à la fin. Et j’ai eu raison. Si ça stagne un peu vers le milieu, ça reprend vite du poil de la bête. Les 100 dernières pages nous conduisent à des revirements de situation étonnants. Le roman prend une tout autre ampleur.


Très, très riche comme histoire. Et la fin est vraiment réussie. Nous reste en mémoire de magnifiques tableaux. D’où jaillit la lumière. Nous habitent aussi des personnages pleins de failles, sensibles à cette lumière. Apaisant comme lecture, au final.