Médias - Anges et démons

Octobre, mois des anges gardiens. Le crédule public des médias peut compter sur deux protecteurs surélevés : le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) et le Conseil de presse du Québec (CPQ). Ces deux instances viennent même de révéler une fois de plus les limites de leurs pouvoirs.


Le plus puissant, l’archange CRTC, a surpris bien des mécréants en refusant le grand avalement d’Astral par Bell. Après deux décennies passées le pied sur l’accélérateur à concentration (la pédale de droite, favorable à l’industrie), le Conseil décide de freiner (la pédale de gauche, plus pro- public). La transaction aurait assuré au supergéant près de 43 % du marché de la télévision anglophone et plus de 33 % des parts de la télévision francophone. Une règle informelle du CRTC considère que, dans l’intérêt des consommateurs, le contrôle d’un seul empire ne devrait pas dépasser le seuil des 35%. Québecor respecte cette norme.


En plus, Ottawa, l’entité suprême, refuse de casser la décision. Le miracle donne le goût de croire à l’intervention miraculeuse de Kateri Tekakwitha, certifiée 100 % pure sainte depuis dimanche.


Mais bon, on ne peut pas réenchanter le monde tout le temps. Si le CRTC montre que la réglementation, le contrôle politique quoi, peut encore encadrer l’économique, le CPQ expose au contraire les limites de l’autorégulation.


Le diable dans les subtilités


Le diable se terre dans les subtilités, comme le montrent certaines décisions récentes du CPQ. Dans un cas, le chroniqueur du Journal de Montréal Richard Martineau est blâmé pour avoir à l’évidence utilisé l’ironie dans une figure de rhétorique. Dans un autre, le professeur et chroniqueur Christian Dufour s’en tire après avoir comparé le porte-parole étudiant Gabriel Nadeau-Dubois à un batteur de femmes.


Le diable est dans la substance aussi. Le Conseil dit défendre la liberté d’expression et le droit à une information de qualité. Très bien, bravo. Seulement, la plupart du temps le jugement blâme les journalistes sans les avoir entendus parce que leurs médias, ceux liés à l’empire Québecor par exemple, ne reconnaissent pas le CPQ et ne participent donc pas à l’exercice déontologique. Sur les douze derniers cas de jugements au sujet de la couverture du conflit étudiant, le CPQ n’a reçu qu’une seule réponse (une seule !) de la part du média et du journaliste incriminés, une radio. Quel tribunal crédible jugerait ainsi en n’entendant qu’une seule des parties, en sachant en plus d’avance que la décision n’aura aucun impact, ou presque ?


Comme le disait au Devoir, il y a deux ans déjà, le spécialiste de l’éthique des médias Marc-François Bernier de l’Université d’Ottawa, « le Conseil de presse du Québec manque de tout, […] d’argent, de crédibilité, de moyens de sanction, de légitimité même ». La récente nomination à sa présidence de M. Net lui-même, l’ex-juge John Gomery ne change rien au fait que trop de médias l’ont déserté, le laissant exsangue, moribond.


Bref, l’autorégulation, le principe de l’organisme fondé en 1973, ne fonctionne pas ou plus, contrairement à la réglementation politique qui vient de faire ses preuves au CRTC. Ce qu’on trouve au CPQ déçoit souvent et ce qu’on n’y trouve pas manque cruellement. Il y a comme une illusion de justice et un leurre corporatiste dans cet excès d’angélisme.

 

En Grande-Bretagne aussi


La Grande-Bretagne, qui a inventé le « tribunal d’honneur » de la presse en a exposé les limites avec les scandales liés au piratage téléphonique par le tabloïd jaune News of the World. Avant même l’enquête publique du juge Brian Leveson, un comité parlementaire affirmait que la Press Complaints Commission, l’équivalent de notre CPQ, manquait « de crédibilité et d’autorité ». Dans leur rapport de 2010, les parlementaires recommandaient de refonder l’organisme en Commission des normes et des plaintes. Le juge Leveson, qui remettra son rapport dans quelques semaines, doit à son tour proposer des mesures pour mieux encadrer la presse.


Le rapport Payette sur la crise des médias québécois, déposé l'an dernier, proposait des mesures «fortement incitatives» en faveur de la reconnaissance et du développement du CPQ. L'adhésion obligatoire de tous les médias était envisagée à moyen terme, advenant l'échec de ces mesures. Il est presque certain que Québecor ou The Gazette iraient se battre jusqu’en Cour suprême pour ne pas se soumettre à ce qui serait perçu comme une ingérence de l’État dans les affaires des médias. Ils demeurent donc libres de faire à peu près ce qu’ils veulent puisqu’un ange ne garde à peu près rien, en octobre comme à longueur d’année…

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