Centre belle

Barbra Streisand a fait de sa vie, et son concert de mercredi soir en montait dans un savant désordre, telle une bande-annonce, les faits saillants. L’enfance (You’ll Never Know, enregistrée à 13 ans), les débuts (Happy Days Are Here Again), la consécration (Funny Girl, The Way We Were, Evergreen), le triomphe populaire (Guilty), l’apothéose (Here’s to Life, enregistrée avec Diana Krall), tout y était, avec elle pour méditer en chair et en os et à haute voix sur le chemin parcouru. Sans regret et sans se presser, la femme-orchestre de 70 ans, qui cultive la rareté, a donné aux spectateurs trois heures de sa vie (ou vendu à un prix exorbitant, le jury délibère encore) à travers un spectacle qui mettait aussi en valeur la Barbra qui m’enchante, c’est-à-dire celle qui fait du cinéma depuis 1968, comme actrice (à son sommet dans The Way We Were de Sydney Pollack) et comme productrice-réalisatrice (Yentl, Prince of Tides).

En cinquante ans de carrière, Barbra Streisand, en porte-à-faux jusque dans son corps, n’a pas souvent été une fille de son temps. Elle chantait dans les années 60 un répertoire tiré de la décennie précédente. Parallèlement au cinéma, elle donnait à la comédie musicale agonisante ses derniers souffles de vie à travers des productions datées dès la naissance, telles Hello Dolly de Gene Kelly et On a Clear Day (You Can See Forever) de Vincente Minelli.


Aujourd’hui, malgré une filmographie modeste composée de 18 longs-métrages, cette artiste complète reste une des dernières vraies stars de cinéma, au sens rétro du terme. Ses contemporains se sont éclipsés, elle-même s’est absentée des écrans, mais la chanteuse, pendant tout ce temps, a gardé en vie l’actrice, qu’on retrouvera à Noël au côté de Seth Rogen dans la comédie The Guilt Trip.


On ne l’avait pas vue dans un premier rôle depuis The Mirror Has Two Faces, en 1996, réalisé par elle et dans lequel elle jouait ce qu’elle a presque toujours joué depuis Funny Girl, soit un canard boiteux qui se transforme en cygne. Son physique, il est vrai, tient à la fois du mystère et du miracle. Streisand, dont le visage semble avoir été peint par Picasso dans sa période cubiste, revêt une apparence différente selon l’angle où on la regarde. Ces attributs auraient pu la desservir, surtout au cinéma friand de beautés lisses et homogènes. Au contraire, sa photogénie exceptionnelle, sa personnalité hors du commun, son ambition supérieure, son sens de l’humour irrésistible, ainsi que sa voix, inimitable quand elle parle, bénie des dieux quand elle chante, ont fait d’elle une beauté transcendante au bras de qui les plus charmants messieurs se sont exposés, de Pierre Elliott Trudeau à Andre Agassi, en passant par Ryan O’Neil et Don Johnson.


Barbra Streisand n’est pas juste une actrice de cinéma. C’est un personnage de cinéma. Où s’arrête la première, où commence le second ? La bande-annonce de sa vie, mercredi soir au Centre Bell, ne m’a pas apporté la réponse. De toute façon j’aime les deux, sans discrimination.


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Y a-t-il un pilote dans l’avion ? De toute évidence, la réponse est non. L’appareil qui nous survole est téléguidé depuis une tour de contrôle américaine et dompe des films dans nos salles. Sans égard pour la spécificité culturelle de Montréal, puisque 9 des 14 films à prendre l’affiche en salles cette semaine ne sont diffusés qu’en anglais. Sans égard non plus pour son actualité culturelle : le Festival du nouveau cinéma bat son plein ; ce dumping insensé tient du torpillage.


Au banc des accusés, je place d’abord Equinoxe Films, une coquille vide qui, par l’intermédiaire de D-Films, un distributeur basé à Toronto et historiquement aveugle aux réalités du marché québécois, relaie du « produit » américain sur le territoire, souvent sans crier gare. C’est le cas cette semaine avec The Paperboy, le nouveau film du réalisateur de Precious, Lee Daniels, mettant en vedette Nicole Kidman et John Cusak. Bien accueilli à Cannes, doté d’un pedigree impressionnant, le film sort comme on lance une bouteille à la mer, sans avertissement.


À une semaine d’avis, Les Films Séville et Alliance Vivavilm ont aussi été sommés de lâcher un documentaire sur le territoire, Beauty and the Breast pour le premier, Diana Vreeland : The Eye Has to Travel pour le second, non sans organiser pour la presse un visionnement le même jour à la même heure.


Pour faire bonne mesure, le Cinéma du Parc jette lui aussi en pâture deux documentaires (We Are Legion et Wagner Me) que personne n’ira voir, c’est fatal. Pourquoi ? Parce que l’offre est démesurée par rapport au public, et surtout non concertée. Ne soyez pas surpris si, dans le rapport de fréquentation du week-end qui sera publié par Cinéac lundi, 13 des 14 films qui prennent l’affiche aujourd’hui se retrouvent loin dans le palmarès où dominera Paranormal Activity 4. Ça aussi, c’est fatal.

1 commentaire
  • Maurice Bernard - Inscrit 19 octobre 2012 12 h 25

    Barbra Streisand

    Une musixienne et actrice "complète", femme de grand talent et, impressionnante à 70 ans!
    Notre Céline Dion en a été très imprégnée et a même tâché de s'en inspirer dans le ton de voix et même dans le...phrasé.
    Elle est musicalement une sommité. Faut dire qu'elle n'est jamais accompagnée par des petits groupes de...guitaristes mais par de grands orchestres, ce qui "y met du..fini!
    Maurice Bernard