Allergique au vin?

Photo: Jean Aubry

Mille dérivés, j’exagère à peine, peuvent se retrouver dans votre verre de vin. La jungle moléculaire y est parfois si touffue qu’une chatte n’y retrouverait pas ses petits ou un vigneron la véritable essence de son vin. Molécules organiques, dérivés de chimie de synthèse, résidus naturels, l’infiniment petit nage et joue du coude sans cesse dans cette « soupe » alimentaire que nous ingérons ou que nous buvons.

Pas de panique, le but de cette chronique n’est pas de vous concocter un mariage mets et vin où la bactérie E. coli s’harmoniserait à merveille avec un gamay de la Loire ! Non. Mais quand on voit une contre-étiquette de vin où les mots « poissons », « lait » et « oeufs » sont rédigés noir sur blanc, il y a de quoi se demander si : 1) on n’a pas trop bu et qu’il est temps d’arrêter ; 2) si le vin en question n’est pas destiné exclusivement aux végétariens ; ou 3) si on n’a plus besoin de faire ses courses à l’épicerie car la bouteille de vin achetée est dorénavant devenue un aliment complet en soi. Troublant.


Je comprends très bien le pictogramme proposant aux femmes enceintes et, pourquoi pas, à celles sensibles à l’allaitement, de passer leur tour en matière de vin, mais diable, du poisson, et au pluriel avec ça : il y a de quoi se demander pourquoi il ne se plante pas plus de vignobles en haute mer ! Bon, je dérive un peu.


Pourtant, à lire la nouvelle réglementation mise en place par Santé Canada en février 2011… « Lorsqu’une protéine, une protéine modifiée ou des fractions protéiques des aliments suivants sont présentes dans des produits préemballés, ces allergènes devront faire l’objet d’une déclaration en recourant à un langage simple. » Au nombre de ceux-ci : amandes, noix du Brésil, noix de cajou, blé et triticale, oeufs, lait, fèves de soya, crustacés (nom usuel du crustacé), mollusques (nom usuel du mollusque), poisson (nom usuel du poisson), et j’en passe.


Jointe plus tôt cette semaine, Linda Bouchard, du service de presse de la SAQ, me signalait qu’il sera obligatoire pour tous les vins du millésime 2012 (exception faite des bières) qui contiendraient sulfites ou autres protéines, protéines modifiées et fractions protéiques à base de colle (d’oeuf, de lait ou de poissons), de le mentionner en contre-étiquette. Pas de quoi en faire une bouillabaisse. Heureusement qu’il reste encore du vin… dans une bouteille de vin !


Deux belles maisons


Quails’Gate, vallée de l’Okanagan, Canada. Je visitais le domaine, il y a une dizaine d’années, et déjà chenin blanc et pinot noir sortaient du lot. Depuis, je suis toujours attentif à l’arrivée des nouveaux millésimes de la maison Quails’Gate élaborés par l’oenologue Grant Stanley, sous l’impulsion du dynamique propriétaire des lieux, Tony Stewart.


Fondé en 1956 avec une première production en 1989 sur le versant sud, avec vue sur le lac Okanagan, en Colombie-Britannique, le vignoble de 57 hectares (complété par des achats locaux) est à maturité. Et les vins, élaborés avec une batterie de clones savamment sélectionnés, gagnent en profondeur et en subtilité, comme c’est le cas, par exemple, du magnifique Chardonnay Stewart Family Reserve 2009 (33 $ - 112622946), un blanc étonnant pourvu d’un élevage sophistiqué et d’un saisissant moelleux de textures (5 +) ***1/2 ©, ou de l’élégant Pinot Noir Stewart Family Reserve issu de l’année chaude 2009 (46 $ - 11140341), un rouge ouvert comme un livre d’histoires, surtout celles qui vous font traverser une forêt sombre une fin d’après-midi chaude de juillet. Admirable (5 +) ***1/2.


De la même maison, cet autre Pinot Noir 2010 (à venir) à mettre sur votre liste du temps des Fêtes (25,95 $ - 11889669) au profil étoffé, droit, frais et bien nourri. À noter ici que tous les jus des pinots maison ont été embouteillés sous cette étiquette en 2010. Belle affaire, donc ! (5) *** ©


Enfin, ce splendide Chenin Blanc 2011 (19,45 $ - 11262920) que s’arrachent avec appétit les belles caves de restaurants du Québec, un blanc sec tonique, dense, intensément savoureux, plus que sympathique à l’apéro. Mon conseil : faites vite, il fond comme une glace de banquise sous les pattes d’un ours blanc (5) ***.


Poliziano, Montepulciano, Italie. Réglons déjà une chose : le cépage montepulciano est aux Abruzzes ce que le sangiovese (et ses clones, dont, ici, le prugnolo gentile) est à l’appellation Montepulciano. Ne pas confondre ici ville et cépage. Cela dit, les trois vins de Federico Carletti, hélas disponibles actuellement chez nous en très petites quantités, annoncent un style certes moderne mais aussi une confection digne des plus grands couturiers italiens. Les vins issus des 160 hectares maison (Montepulciano, Cortona et Maremma) possèdent une griffe, un tracé, une audace à la fois sobre et décontractée, qui les placent déjà parmi les plus « voyants » de Toscane.


Que ce soit Lhosa 2009 en appellation Morellino di Scansano (20,75 $ - 11194808), au goût juteux de cerise qui s’assume, le caractère en plus (5) *** ©; ce merveilleux Poliziano 2009 Vino Nobile di Montepulciano (25,95 $ - 11194832), structuré, vineux, doucement autoritaire avec sa pointe minérale (5 +) ***1/2 ©; ou encore cette profonde cuvée Asinone 2007, de la même appellation (53,25 $ - 11491861), aux flaveurs amples mais au velouté compact, nuancé mais aussi rigoureux, dotée d’une force tranquille intérieure qui témoigne déjà du grand vin. Ragù al cinghiale ? (5 +) ****.


Rappel : il reste encore des places pour la dégustation commentée des Amis du vin du Devoir le 3 décembre prochain, à Montréal, au restaurant La Colombe, 2e étage (554, rueDuluth Est). Le champagne est à l’honneur ! Renseignements et réservations : jean@guide-aubry.com.

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Jean Aubry est l’auteur du Guide Aubry 2013. Les 100 meilleurs vins à moins de 25 $ et chroniqueur à l’émission Ça commence bien ! sur les ondes de V tous les vendredis.