Villes et passés fantasmés

Villes sublimes, de Mimmo Jodice, est présentée au Musée McCord.
Photo: Mimmo Jodice Villes sublimes, de Mimmo Jodice, est présentée au Musée McCord.

Faut pas toujours chialer contre la télé. Des fois, c’est vraiment super : casting de rêve, de l’action, des rebondissements. Allez trouver meilleur feuilleton que les témoignages à la commission Charbonneau de la star télégénique et loquace Lino Zambito. Silhouette enrobée, certes, mais bien sapée, tête rondouillarde et verbe généreux révélant dans un français plutôt châtié les pires turpitudes des puissants et des nantis ; mafia et élus unis les culottes à terre, gerbe de roses à la main. Hélas ! Il a quitté l’affiche cette semaine : même si monsieur TPS Gilles Surprenant prit le relais, on s’ennuie déjà de l’antihéros (Ne me quitte pas ! chantait Brel) caressant l’espoir de son recyclage dans le film noir pour les rôles de mafieux impassibles. Si, si ! Une seconde vie est possible après les grands déballages, quoique sans doute écourtée dans son cas. Rien n’est parfait ! Agences de distribution, repêchez-le vite, car le temps presse !

En fond de décor : nos villes qu’on regarde désormais d’un oeil encore plus noir qu’avant. Montréal, Laval et consoeurs, résumées dans la psyché collective en immenses chantiers de construction où chaque nid-de-poule, chaque cône orange, voire le moindre casque d’ouvrier, paraît cacher une enveloppe brune bien rebondie. Les villes sont des fantasmes. Tout dépend du regard qu’on pose dessus. Le nôtre n’a plus le moral. Ça prend des étrangers pour insuffler de la poésie dans nos rues et gratte-ciel par les temps qui courent.


À ceux que leur sombre vision de la métropole déprime, reste un remède : courir au musée McCord admirer les oeuvres du photographe napolitain Mimmo Jodice. L’expo porte le titre (sans ironie) de Villes sublimes. Rêves de pierre et de lumière en images insolites, bain d’air dans la cité. Nous voici !


À l’invitation du musée, le grand artiste italien était venu tirer le portrait de Montréal le printemps dernier. Une dizaine de ces photos-là sont exposées. Quarante-trois autres proviennent de villes diverses : Venise, Boston, Moscou, New York, São Paulo, Rome, Naples et tutti quanti. En noir et blanc, sans êtres humains pour enlever à la matière sa majesté, son intemporalité.


Jodice a beau assurer que chaque ville possède à ses yeux une âme unique, reste que tous ces clichés donnent l’impression de capter les recoins d’une même cité imaginaire. De mystérieux édifices se répondent d’une photo à l’autre. Placés côté à côte sur les cimaises, Boston, Tokyo ou São Paulo deviennent jumelles et pacifiques. Montréal, il en a capturé les ponts, les structures, le dôme géodésique derrière un écran d’arbres, le centre-ville sous des nuages irréels. On se reprend à l’aimer.


Tout en fuyant la couleur locale, le photographe n’a pas résisté aux charmes reconnus des coupoles du Kremlin, au zen d’un intérieur de Tokyo, au dôme si élégant de la Banque de Montréal, place d’Armes. Mais souvent, on s’y perd, circulant admiratifs au milieu de ces métropoles non déflorées. Aucun chantier de construction en vue. Les enveloppes brunes dissimulées sous la brume. On soupire d’aise devant tant de beauté. Ouf, un répit !


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Comme quoi l’univers du fantasme devrait être laissé aux créateurs. À eux, la mission de réinventer le réel. Parce que quand les politiciens s’en mêlent, c’est le dérapage assuré.


Ainsi à Gatineau, le Musée canadien des civilisations, dûment rebaptisé cette semaine Musée canadien de l’histoire, sous les soins attentionnés des conservateurs. Virage à 180 degrés, car un changement de nom n’est jamais innocent, ça, c’est sûr ! À l’ouverture au monde, succède le repli identitaire pancanadien. La mutation sera insidieuse, si j’ai bien compris. À en croire les propos mielleux du ministre du Patrimoine, James Moore, au départ, la grande expo sur les Mayas roulera toujours, une autre sur Alexandre le Grand suivra bientôt. Puis la fabrique à héros canadiens s’activera. Ensuite, c’est écrit dans le ciel : le monarchisme cher au coeur de Stephen Harper exhibera sa couronne et son sceptre. L’histoire du Canada, façon Minutes du Patrimoine, s’étalera de plus en plus sur les cimaises pour l’édification des foules.


Fâcheuse perspective ! Mais peut-on reprocher à Harper d’aller vernir sa feuille d’érable au Musée, tout en applaudissant au désir de Pauline Marois de pousser la souveraineté à travers les cours d’histoire du Québec ?


Qu’on en partage ou pas les grandes lignes, les intérêts politiques des partis au pouvoir n’ont leur place ni dans les musées, ni sur les bancs d’école, à ce qu’on sache. Utiliser l’histoire comme outil de propagande est inacceptable. Point barre !


Tant de voix ont conspué le clergé et le nationalisme simpliste de Maurice Duplessis pour avoir détourné jadis le contenu des cours d’histoire du Québec et du Canada à leur profit. Qui songeait alors à mentionner dans ces manuels que les premiers habitants du pays avaient été envahis puis bernés par les langues fourchues des nouveaux arrivants ? Personne. Les autochtones se voyaient réduits à des figures de primitifs sanguinaires dansant devant les poteaux de torture des missionnaires, ou scalpant d’un air sadique de pacifiques colons. Exception faite, évidemment, pour la pieuse Kateri Tekakwitha canonisée ce dimanche ; elle s’était rangée du bon côté. Chez les deux solitudes, les chapitres sur la Conquête, la révolte des Patriotes changeaient de couleur selon la langue de l’auteur du manuel. Au point que l’histoire nationale, pomme de discorde bientôt pourrie, devient la matière mal enseignée par excellence, ou laissée de côté pour éviter les pépins.


Soit ! L’objectivité en matière d’histoire devient un idéal difficile à atteindre quand fédéralisme et nationalisme s’arrachent les cheveux. Du moins faut-il le viser, cet idéal-là et non revendiquer avec candeur ou cynisme le détournement au profit de son camp. On est au XXIe siècle. Des historiens anglos et francos, des anthropologues, des membres des Premières Nations ont eu le temps de s’unir et de s’entendre à peu près sur les étapes de ce passé collectif. Faut-il que les gouvernements tirent encore leur coin de couverture pour rajouter de la confusion au programme ? Les élèves, les visiteurs de musées devraient pouvoir se forger leurs propres convictions politiques, sans être manipulés en haut lieu. Mieux enseigner, mieux illustrer notre histoire commune, oui, oui, oui, mais à ce coût-là, non merci !

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