#chroniquefd - Le goudron et les plumes

L’odieux nourrit souvent l’odieux, et encore plus quand on lui permet de passer par les espaces numériques.

La semaine dernière, un internaute en a fait la démonstration en plaçant sur Facebook une photo de la résidence privée d’une policière de Montréal, Stéfanie Trudeau, alors sur la sellette. L’image était accompagnée de son adresse et d’un appel à aller manifester devant chez elle. En gros.


La colère est à l’origine du geste fait paradoxalement par un professeur d’éthique et de culture religieuse de Montréal, troublé, comme bien des citoyens, par les nouvelles frasques de cette représentante des forces de l’ordre au matricule tristement célèbre : 728. Sa popularité est née au printemps dernier. Elle a fait la manchette sur YouTube pour avoir poivré des manifestants sans motif valable et de manière franchement belliqueuse.


Au début de la semaine dernière, la femme a remis sa frustration et son caractère irascible dans la mire de l’intérêt public. Comment ? En faisant preuve sous l’indiscrétion d’un cellulaire d’abus de pouvoir flagrant et d’une incroyable poésie obscurantiste lors de l’arrestation d’une poignée de « gratteux de guitares » et de « platoniciens du nowhere ». Ce sont ses mots.


De la cause à l’effet : la policière, à la ceinture de laquelle la présence d’une arme laisse de plus en plus perplexe, s’est retrouvée au coeur des conversations, dans la rue comme dans les nouveaux espaces de socialisation en ligne. Elle y a alimenté les commentaires caustiques, les blagues de plus ou moins bon goût et, finalement, quelques dérives, comme celle induite par ce prof d’éthique (!).


L’appel à la justice populaire qu’il a lancé la semaine dernière a été rapidement retiré de la Toile, sous la pression des « oh », des « hiiii » et des « pas sûr ». Son geste est néanmoins venu une nouvelle fois mettre en lumière la troublante facilité avec laquelle les univers numériques permettent aujourd’hui aux humains de montrer du doigt les fâcheux, de se faire justice et surtout de déplacer, sur ces nouvelles places publiques, les frontières de nos États de droit, en les amenant à des endroits où, peut-être, il ne le faudrait pas.


Le goudron et les plumes, symboles collants de cette justice laissée entre les mains d’un petit groupe de citoyens gueulards et surtout de celui dans la gang capable de crier le plus fort, méritent de rester là d’où ils viennent : le passé.


En mars 2011, une vedette du petit écran, Guy A. Lepage pour le nommer, avait réveillé cette drôle de bête dans la foulée d’une sombre histoire de harcèlement de vedettes sur le réseau Twitter.


On rappelle les faits : un jeune au pseudonyme de Jeff Sabres insultait alors une jolie brochette de représentants de la colonie artistique. Lepage était du nombre. Excédé, il a fini par découvrir l’identité de l’ordurier numérique, l’a diffusée sur son compte Twitter, avec sa date de naissance et son numéro de téléphone, avant de retirer le tout, se disant peut-être qu’il était allé trop loin. L’oeil pour oeil et la délation, surtout quand on se souvient où ils peuvent conduire l’humanité, sont toujours plus agréables à dénoncer qu’à alimenter.


En France, un groupe qui partage l’idéologie de l’extrême droite semble d’ailleurs l’avoir oublié, en mettant sur le marché une application pour iPhone pour dénoncer les petites incivilités du quotidien d’un simple mouvement de pouce sur l’écran d’un téléphone qui, dans ce cas de figure, devient par le fait même plus intelligent que son usager.


Preuve : « Observer la loi », c’est le nom de cette chose, invite les internautes à dénoncer les fumeurs qui en grillent une petite dans des lieux interdits, les femmes qui portent le voile intégral - une loi interdit ça en France -, les automobilistes qui se garent comme des gougnafiers ou encore les voisins trop bruyants. Ces crimes sont géolocalisés puis cartographiés avant d’être livrés en pâture à tous les obsédés de la loi et de l’ordre qui n’espéraient rien de mieux du présent pour alimenter encore plus leur obsession et surtout pour l’inscrire dans cette nouvelle réalité sociale numérique.


Pour justifier le caractère citoyen de son projet, l’homme derrière l’outil de délation précise que les incivilités sont enregistrées, oui, mais pas de manière nominative, ni pour le délateur ni pour sa victime. Un détail pas très significatif dans ce tout mêlant délation, frustration, contrôle et vindicte publique à la sauce 2.0 et qui nous laisse parfois croire que le progrès, collectivement, peut finir par nous faire étrangement régresser.

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