Les marcheurs et les marchés

New Delhi – En 2007, 20 000 petits paysans avaient marché depuis la petite ville de Gwalior, dans le Madhya Pradesh, jusqu’à Delhi pour défendre leur pitance et dénoncer cette injustice croissante qui consiste en la saisie, manu militari, de terres agricoles à des fins de développement industriel. Une balade de 340 km. Les élections générales - qui allaient réélire le Parti du Congrès pour un deuxième mandat consécutif - étaient sur le point d’avoir lieu. Un comité avait été formé, avec promesses de justice et de réparation à la clé, comité que le premier ministre Manmohan Singh lui-même avait décidé de prendre personnellement en main. C’était dire, non ? combien le Congrès jugeait l’enjeu important… Sauf qu’en cinq ans, le comité n’a jamais siégé. Pas même une fois. La politique, c’est l’art du possible… et celui de noyer le poisson.

C’est un activiste gandhien, Rajagopal, qui avait organisé la marche des sans-terre en 2007. L’homme, aujourd’hui âgé d’une soixantaine d’années, se fait seulement appeler par son prénom pour éviter qu’on l’identifie à sa caste. Façon de faire savoir que, si le pays veut progresser, il faudra bien un jour qu’il finisse par en finir avec ce système inique. Il a fondé en 1991 une organisation populaire qui regrouperait 200 000 membres, surtout des femmes, et qui s’attaque en particulier au très mauvais sort réservé aux adivasis, la minorité autochtone de l’Inde qui, pour minoritaire qu’elle soit, rassemble près de 70 millions de personnes. Sa technique de mobilisation privilégiée, c’est la padayatra (le voyage à pied), lancée par Gandhi en 1930 avec sa Marche du sel. L’Inde urbaine et battante va, elle, en BMW. L’autre voyage léger.


Le poisson serait encore noyé si Rajagopal n’avait décidé de remettre ça. Le 2 octobre, 35 000 personnes sont reparties de Gwalior, direction Delhi. Les marcheurs prévoyaient entrer dans la capitale vers la fin du mois, mais ils se sont arrêtés jeudi dernier à Agra, à mi-chemin de leur périple, après que le gouvernement Singh, dont l’étoile est très pâle auprès de l’opinion publique, eut décidé de dépêcher auprès de Rajagopal son réputé ministre du Développement rural, Jairam Ramesh, pour négocier un « accord de paix » avec les manifestants. Accord en vertu duquel le gouvernement a juré de protéger le bien des petits propriétaires terriens et de faire en sorte que « chacune des familles sans terre » ait droit à une parcelle. Accord par lequel le gouvernement a promis d’accoucher dans les six mois d’un avant-projet de réforme agricole qui sera ensuite soumis à consultation publique. « Si nous n’avons pas présenté de nouvelles politiques à ce moment-là, alors Rajagopal aura toutes les raisons de remobiliser son monde », a déclaré M. Ramesh… précisant, sans ironie, avoir « l’appui du premier ministre ».


Autrement dit, on verra. M. Ramesh est certainement l’un des ministres les plus crédibles et allumés du gouvernement. Mais on se demande comment il s’y prendra pour tenir promesse. D’abord, parce que, constitutionnellement, la gestion du sol n’est pas de compétence exclusivement fédérale. Il faut se mettre d’accord avec chacun des États qui forment l’Union indienne. Ensuite, si les petites gens du monde rural ont le nombre, elles n’ont pas le pouvoir, ou si peu. L’Inde devient lentement, pour environ 300 millions de personnes, l’économie de service que l’Occident connaît, alors que le monde rural abrite toujours - et fait vivre - la majorité de la population. Ce monde-là ne fait pas partie des desseins d’« India Inc. » ni des plans de croissance des gouvernements, si ce n’est pour leur donner une caution électorale. Partout, tous les jours en Inde, les médias et les sites Internet des ONG relaient des histoires de laissés-pour-compte ruraux mis en marge par l’Inde urbaine en marche vers l’économie de consommation de masse. La manifestation de Rajagopal témoigne d’une situation qui affecte des dizaines et des dizaines de millions d’Indiens.


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En 1894, le colonisateur britannique adopte la Loi sur les acquisitions foncières, gouvernant l’achat par le gouvernement de terres privées à des fins publiques (construction d’écoles, d’hôpitaux, etc.). Inchangée depuis 118 ans, elle constitue aujourd’hui le principal cadre légal par lequel sont dézonées des terres agricoles à des fins de développement industriel et résidentiel par les compagnies publiques comme privées. Les cas d’expropriation sauvage de petits paysans, entérinés par les gouvernements et appliqués par leur police, ne se comptent plus. L’année dernière, des fermiers d’une région à l’est de Delhi se sont violemment opposés à un projet de corridor industriel qui allait leur faire perdre leur terre. L’affaire a pris des allures de crise nationale, sur fond, bien entendu, d’assourdissantes chamailleries partisanes.


La Cour suprême a poussé les hauts cris contre la loi alors qu’elle était appelée à juger, en août 2011, une cause concernant l’acquisition forcée de 82 hectares de terres dans le district de Hapur, en Uttar Pradesh, en vue de la construction d’une manufacture de cuir. La loi est une « imposture », ont carrément affirmé les juges, « dont on dirait qu’elle a été conçue par des gens à l’esprit malade qui se soucient très peu du bien-être des gens ordinaires ».


Au moins 80 projets, dans le seul domaine de la construction d’autoroutes, seraient actuellement paralysés par les contestations et les délais d’approbation, indique une dépêche de Reuters. Le gouvernement Singh tente actuellement de réformer la loi, avec le souci, dit-il, de trouver le meilleur équilibre possible entre les impératifs de développement économique (personne ne nie en Inde que le pays a besoin d’améliorer ses infrastructures, tant elles sont désuètes) et le droit des déplacés à toucher une « plus juste compensation ». La grande entreprise grogne, affirmant que cela multipliera ses coûts d’acquisition foncière par au moins trois. Les activistes sociaux grognent aussi, estimant que, le contexte néolibéral étant ce qui est, la nouvelle loi penchera inévitablement en faveur de l’industrie - estimant, bref, qu’on les fait marcher.