Pakistan des talibans - Malala n’est pas seule à risquer le pire

La jeune militante Malala Yousufzai a été atteinte d’une balle dans la tête lors d’une attaque perpétrée par les talibans en plein jour mardi, alors qu’elle sortait de son école.
Photo: Agence France-Presse (photo) Rizwan Tabassum La jeune militante Malala Yousufzai a été atteinte d’une balle dans la tête lors d’une attaque perpétrée par les talibans en plein jour mardi, alors qu’elle sortait de son école.

L’attaque contre l’écolière Malala Yousufzai a suscité une vague de sympathie au Pakistan et d’indignation à travers le monde. Mais elle met dans l’embarras les autorités du pays. Les militaires prétendaient avoir rétabli la sécurité dans la vallée de Swat, d’où ils avaient chassé les talibans, en 2009, après qu’une atroce punition publique, contre une femme, eut ému l’opinion internationale. Que restera-t-il, une fois l’émotion passée, des protestations contre ce nouvel acte de barbarie ?


Parmi les groupes luttant pour l’égalité des femmes et le droit des filles à l’éducation, certains ont profité du choc médiatique au sujet de Malala pour lancer des appels aux dons du public. La sympathique et courageuse adolescente, en effet, est devenue un symbole de cet enjeu. D’autres ont plutôt lancé un avertissement. Ainsi, l’organisation internationale Plan, qui fait campagne depuis longtemps pour le droit des enfants à l’éducation, souligne quel péril attend encore l’accès des filles à l’école.


Son porte-parole, Stuart Coles, note que la réaction du public a été très forte devant un événement si terrible. Mais Malala aura été un exemple parmi d’autres des problèmes que bien des filles affrontent à travers le monde. « L’événement est incroyablement triste et tragique, dit-il, mais c’est un rappel, en réalité, des dangers et des risques auxquels les filles font face quand elles font campagne pour les droits et le droit à l’éducation dans certaines parties du monde. »


Dans trop de sociétés, en effet, l’égalité des femmes est encore vue comme une menace aux pouvoirs traditionnels. Proclamer, comme on le fait, que l’école est le principal moyen de changer les choses et que les filles doivent y accéder équivaut à provoquer de graves violences à l’endroit des femmes et des filles. Même les hommes qui, à l’instar du père de Malala, oeuvrent pour l’éducation et l’ouverture de l’école aux filles sont menacés des pires « punitions ». Ziaudddin Yousufzai avait reçu de telles menaces.


Le porte-parole des talibans au Swat, Sirajuddin Ahmad, déclare que l’adolescente a été ciblée parce que son père lui avait mis dans la tête de s’en prendre aux talibans. « Nous l’avons averti plusieurs fois d’empêcher sa fille de tenir un discours sale contre nous, dit-il, mais il n’a pas écouté et nous a forcés à faire ce geste extrême. » Malala avait été découverte par la BBC britannique sous un pseudonyme. Mais en faisant d’elle une porte-parole de la cause des filles, on l’aura vouée elle aussi à la même haine meurtrière.


Les talibans promettent de tuer Malala si elle survit à ses blessures. Un porte-parole a diffusé un communiqué affirmant que c’est une obligation de tuer quiconque mène campagne contre la loi islamique. Bien sûr, quelque 50 religieux ont condamné les auteurs de l’attentat. Et un ex-ministre des affaires religieuses a répliqué aux talibans que l’islam juge« le meurtre d’un innocent comme le meurtre de toute l’humanité ». Mais le problème est d’ordre politique plus que religieux.


Au Pakistan, en effet, une partie des milieux politiques est fondamentaliste, et si elle réprouve la violence de ces « séminaristes », elle ne les tient pas pour des ennemis de l’État. De même, les forces armées comptent une part d’intégristes, et même des services qui pactisent avec les « terroristes », mais on ne souhaite pas qu’ils prennent trop d’influence et de pouvoir. Car, pour les talibans, l’État doit être, non pas aux mains des militaires, mais des serviteurs de Dieu !


Le jeu politique est plus complexe encore. Quiconque veut y instaurer plus de démocratie, ou qui est, comme l’armée, subventionné par l’aide étrangère risque d’être perçu et dénoncé comme un valet de la « corruption occidentale ». Par contre, après s’être enrichis de la « guerre sainte » contre l’Union soviétique en Afghanistan, militaires et politiciens ont dû trouver une autre source de revenus. De la lutte contre le « communisme », on passa, Oussama ben Laden aidant, à la lutte contre le « terrorisme ».


D’aucuns se demandent si l’attaque contre Malala ne va pas provoquer à l’intérieur du pays une telle indignation que l’armée, détentrice du vrai pouvoir, n’aura plus d’autre choix que d’éliminer tous les sanctuaires dont les talibans ont bénéficié jusqu’ici. Des journaux vont jusqu’à parler d’une opération d’envergure au Waziristan, foyer taliban au nord et base frontalière des insurgés en Afghanistan. Jusqu’à maintenant, même Washington n’a pu convaincre Islamabad d’en finir avec ce cancer.


Plusieurs observateurs, rapporte leNew York Times, ont noté que si presque tous les partis ont condamné, parfois très sévèrement, l’attaque contre l’écolière, la plupart n’auront pas voulu montrer du doigt l’organisation qui en a joyeusement réclamé la responsabilité, le Tehreek-e-Taliban Pakistan. Peur des représailles des talibans ? Ou crainte de leurs appuis populaires ?


Entre-temps, chaque drone américain qui, pour frapper un nid ou un chef de l’insurrection afghane, tue au Pakistan des civils, y compris des filles aussi jeunes et innocentes que Malala, cause un scandale dans le pays et fait le jeu des talibans. Certes, éliminer les talibans éliminerait aussi les drones, mais pas nécessairement les tensions avec les États-Unis, ou les réactions des milieux hostiles à l’importation des valeurs prônées par des « infidèles ».


Un des alliés objectifs des talibans se trouve en effet en Occident. Écoles et mosquées du Pakistan ont prié pour Malala. Des musulmans ont manifesté pour elle dans les rues du pays. Mais ces manifestations n’avaient rien de comparable aux foules immenses qui y ont accueilli le mois dernier Innocence of Muslims, ce film issu de la démence libertaire d’une certaine culture américaine. Pour encourager les talibans, il ne manquait plus qu’un striptease de Madonna.

NOUVELLE INFOLETTRE

« Le Courrier des idées »

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

5 commentaires
  • Minona Léveillé - Inscrite 15 octobre 2012 07 h 36

    Crime et responsabilité

    « Nous l’avons averti plusieurs fois d’empêcher sa fille de tenir un discours sale contre nous, dit-il, mais il n’a pas écouté et nous a forcés à faire ce geste extrême. »

    Il faut être d'une lâcheté sans nom pour faire porter la responsabilité d'une tentative de meurtre sur la victime, qui plus est une jeune fille de 14 ans!

    Nous-même, n'avons-nous pas tendance à faire porter la responsabilité de la violence des intégristes aux personnes accusées de les avoir "provoqués", que ce soit l'auteur d'un mauvais film (l'auteur de cet article parle de "démence libertaire"), ou les femmes qui militent courageusement pour leur droits?

    Concernant le droit à l'éducation, comment les talibans peuvent-ils considérer que Malala "...mène campagne contre la loi islamique"? Il n'y a dans le Coran aucun verset qui interdise l'instruction des filles. Je n'ai en outre trouvé jusqu'à présent aucun hadith qui aille dans ce sens non plus. À moins que pour eux, le crime consiste à vouloir apprendre aux filles à lire autre chose que les écrits religieux qui consacrent leur statut inférieur...

  • Yvon Bureau - Abonné 15 octobre 2012 09 h 53

    Ô religions,

    que de crimes l'on commet et que l'on commettra en vos noms !

    Il m'arrive encore souvent de croire que les humains seraient meilleurs sans les religions, habités d'un humanisme de compassion et de solidarité.

    Les religions sont de l'essence qu'il faut tenir très loin du feu du pouvoir et de la domination.

    Que de bons soins te comblent généreusement, Malala.

    • E. Desclaux - Inscrit 19 octobre 2012 03 h 18

      bonjour,
      Vous avez raison sur un point, il faut tenir TOUTES les idéologies loin de la domination mais où croyez-vous que vous auriez pris pris les valeurs d'humanisme et de solidarité si le Christianisme n'avait pas existé dans notre civilisation?Et ne venez pas me citer les Grecs Anciens: ils n'étaient égaux qu'entre hommes et à l'intérieur de leur groupe (ie les citoyens) dont beaucoup n'étaient pas membres (esclaves, etrangers à la cité ....)

  • Georges Tissot - Abonné 15 octobre 2012 15 h 45

    Humain?

    Se justifier ainsi, c' est montrer son manque d' humanité. Et si c`était permanent? Seraient-ils humains? A moins que l`humain soit défini par quelques croyants ayant l`autorité du vrai, la seule qu`ils peuvent réclamer sasn tenir compte de l`autre!

  • Denis Beland - Inscrit 15 octobre 2012 16 h 04

    Religion n' a pas sa place dans la politique

    Tant et aussi longtemps que la religion vas avoir de l' influence sur la politique d' un pays, il y auras que des problèmes affectant les droits de la personne. Ou on y retrouve de l`influence dominante religieuse dans une société, il y aura verras un recul total sur les droits de la personne et souvent de la vilolence. Il faut garder un governement completement indépendant de la religion et que la religion doit se garder à la maison si on choisit de practiquer.