Médias - D’où parlons-nous?

Jeudi, l’émission de Télé-Québec Bazzo.tv posait une autre très bonne question : Qu’est-ce qu’être riche au Québec ? À son tour, avant de livrer son opinion, le chroniqueur de La Presse Vincent Marissal a expliqué que lui-même était ciblé comme riche par le projet de taxe santé. Il avançait à visière levée, quoi. Bravo pour la franchise.

Cette transparence fait très largement défaut dans les médias. On ne lit presque jamais de chroniques ou d’éditoriaux qui commenceraient à peu près ainsi (avis au Conseil de presse, ceci n’est qu’un pastiche) : « Moi qui jouis d’un confortable revenu de 125 000 $ par année, et dont le mari gagne autant, je vais maintenant expliquer pourquoi il faut augmenter les impôts des pauvres de 200 $. »


Cela pourrait aussi donner quelque chose comme ça, à la radio (c’est encore de l’ironie): « Ma station me paye un demi-million par année pour animer cette émission matinale et je vais maintenant m’indigner des salaires des politiciens. »


Un juste mot d’ordre des médias exige de lier l’objectivité et la transparence. La page éditoriale de La Presse est ouvertement fédéraliste. La plupart des commentateurs du Journal de Montréal s’assument comme conservateurs fiscaux ou identitaires, à l’image du patron. Très bien.


Pourquoi ne pas assumer davantage, quand le sujet le demande ? Il ne s’agit pas de reprendre les détestables habitudes d’autrefois qui faisaient demander « D’où parlez-vous ? » pour discréditer en tant que bourgeois-blanc-sexiste les imprudents qui s’aventuraient en dehors des rails gauchistes.


Seulement, comme la lutte des classes fait encore et toujours rage, que faire des animateurs-commentateurs qui affirment se positionner au-dessus de la mêlée, dans l’éther neutre et objectif, comme des astres lumineux observant la course folle du monde ? Autrement dit : les opinions des donneurs d’opinion sur les riches seraient-elles semblables si leurs revenus stagnaient à 50 000 $?


Les objecteurs vont crier au marxisme naïf. Comme si le revenu, le statut social, la classe sociale quoi, déterminait l’idéologie. Heu, oui, il y a bien de ça. Les vieux marxistes avaient d’ailleurs de jolis concepts pour décrire ces réalités : la conscience de classe, l’hégémonie culturelle, l’intellectuel organique du capital, aussi.


Il y a des exceptions notables, de tous bords. John R. MacArthur en forme une à lui tout seul. Directeur du prestigieux mensuel Harper’s, chroniqueur au Devoir, il vient de publier aux Arènes et chez Lux des textes très critiques à l’endroit du président Obama, jugé trop de droite. La famille MacArthur pèse encore des centaines de millions après avoir beaucoup et généreusement donné.

 

S’afficher plus honnêtement


On demande bien aux politiciens de dévoiler leurs déclarations de revenus, de placer leurs compagnies en fiducie, de ne pas se trouver en conflit d’intérêts. Pourquoi les chroniqueurs et les éditorialistes ne joueraient-ils pas à leur tour plus honnêtement ?


En fait, ils le font. Les médias traditionnels exigent de leurs journalistes des déclarations de conflits d’intérêts potentiels. Au Devoir, la salle vient de remplir le questionnaire. Bon an, mal an, en ajoutant quelques contrats de piges, un vieux reporter du Devoir comme moi peut s’estimer heureux en déclarant 75 000 $ de revenus.


Le formulaire ne demande pas si les ados de ces journalistes fréquentent l’école privée. Les miens sont passés par là. Le débat qui s’amorce sur cette autre épineuse question exigerait aussi plus de transparence, non ? On sait que les enfants de la première ministre Marois sont passés par la filière publique. Les titulaires du ministère de l’Éducation sont questionnés sur leurs propres choix. Pourquoi les commentateurs des médias qui jugent les décisions gouvernementales à ce sujet ne s’afficheraient-ils pas tous plus honnêtement ?


On pourrait refaire le même exercice avec d’autres cas. En campagne électorale, Mme Marois a publiquement demandé si le ministre de la Santé ne devait pas prêcher par l’exemple. Pourquoi pas, en effet. À ce compte, varloper sans cesse les étudiants dans des chroniques tout en taisant son parcours de décrocheur, est-ce acceptable ? Et si un journaliste spécialiste des transports et de l’environnement ne voyage qu’en auto ?


A contrario, un chroniqueur à la religion athée, ça se peut et ça s’est vu (mea culpa). L’idée n’est pas d’éviter les antinomies, parfois constructives, mais de les exposer avec plus de franchise.


Comment disait Marx déjà ? Est-ce que c’était de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses contradictions ?

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11 commentaires
  • Georges Stefan - Inscrit 15 octobre 2012 07 h 01

    Pas d'accord

    Bonjour M. Baillargeon,

    Merci pour cette réflexion.

    Par contre, je ne suis pas d'accord avec l'idée que vous avancez. Une position bien articulée et bien argumentée reste valide peu importe les caractéristiques de la personne qui la propose. Un tueur en série pourrait fournir une argumentation convaincante contre le meurtre, comme un riche peut aussi bien argumenter de façon convaincante pour une baisse d'impôt ou un pauve pour une hausse de l'aide sociale. Le changements dans les politiques publiques devraient justement être faits pour bénéficier à un certain nombre de citoyen, ceux-ci ne peuvent s'exclure du débat ou se discréditer à chaque fois.

    Que vous ayez envoyé vos enfants au privé ne vous empêche pas d'argumenter pour un plus grand rôle de l'école publique. Au pire, cela peut faire de vous un hypocrite, mais qui n'a pas quelques contradictions dans ses positions par rapport à ses actes ? De plus, alors que les polititciens doivent mener par l'exemple, je ne crois pas qu'il soit nécessaire de tenir les éditorialstes à ce genre de standard. On devrait plutôt exiger que leurs arguments soient forts et crédibles. Ce qui est à mon avis, le problème de plusieurs éditorialistes de La Presse ou des journaux de Québecor: Ils se servent trop souvent du jugement de valeur et des arguments fallacieux. Dans ces cas, les biais deviennent important à considérer car on peut facilement argumenter de mauvaise foi un côté ou l'autre.

    Bien sûr, les conflits d'inérêts directs devraient être déclarés, par contre, un journaliste ne peut faire la iste de ses caractéristiques sociodémographiques chaque fois qu'il discute d'une politique publique.

    Bonne journée

  • nathalie justeau - Inscrit 15 octobre 2012 08 h 15

    Élever le débat?

    Toujours aussi difficile d'élever le débat au Québec monsieur Baillargeon? Que peut-on conclure d'une lectrice (moi!) qui en ce moment vit des difficultés financières, mais qui ,malgré cela, - même si elle aimerait bien avoir un salaire comme le vôtre ou en mieux, comme celui de Monsieur Marissal- ne vous considère pas comme des riches? La question que l'émission Bazzo aurait dû poser est: est-ce que le Québec valorise la richesse individuelle? A-t-il encore des complexes face à l'argent? Comment expliquer que l'Alberta avec près de deux fois moins d'habitants que le Québec a deux fois plus de riches? Taxer davantage au Québec, même les plus, disons aisés, ne réglera pas le problème que notre État Providence est un puit sans fond, que les contribuables n'en ont pas pour leur argent (impôt)- et que tant qu'une réforme de l'État( de sa gestion et d'un assainissement des fonds public) n'aura pas lieu (savez-vous que pour un ministère de l'Éducation qui emploie près de 3000 fonctionnaires au Québec (on exclut ici le corps enseignant) le minsitère de l'éducation du Danemark, lui, en emploie moins de 100?), tous débats sur la taxation seront inutiles. Et même si mon revenu annuel stagne ou connaît une augmentation de 200 %, mon constat ne changera pas. - Nathalie Juteau, Montréal

    • France Marcotte - Abonnée 15 octobre 2012 09 h 28

      Vous avez une curieuse notion de ce que serait élever le débat, madame.

      Votre intervention démontre quand même et par l'exemple le fond du problème le plus inquiétant avec les médias: ils façonnent la pensée et de manière pas toujours heureuse.

    • Bernard Terreault - Abonné 15 octobre 2012 10 h 03

      L'Alberta a deux fois plus de riches que le Québec que le Québec parce qu'elle a du pétrole, point à la ligne. Vous devriez comparer le Québec à ses deux voisins, le N.-B. et l'Ontario, qui ont des ressources grosso mode comparables. Vous constateriez que le Québec se situe aussi entre les deux au point de vue richesse et en lent progrès relativement à l'Ontario (en fait c'est que l'Ontario est en stagnation parce que son industrie traditionnnelle commence à vieillir, à l'instar de celle du Québec il y a quarante ans).

    • Christian Montmarquette - Abonné 15 octobre 2012 11 h 09

      «Taxer davantage au Québec, même les plus, disons aisés, ne réglera pas le problème que notre État Providence est un puits sans fond.» Nathalie Justeau

      Il ne s'agit pas de taxer d'avantage les citoyens Madame Justeau.

      141 milliards s'échappent dans les paradis fiscaux au Canada selon journaliste Alain Gravel de l'émission «Enquête» à Radio-Canada; et pas selon seulement lui, mais selon plusieurs autres, comme Léo-Paul Lauzon et Québec Solidaire que l'on entend beaucoup trop peu.

      Je serai d'accord avec vous qu'il faut aussi changer la manière administrer l'État, sans quoi, ces milliards perdus et retrouvés pourraient bien ne servir encore une fois qu'à soutenir les entreprises plutôt que les services publics; comme dans le cas du Plan Nord pour ne prendre que cet exemple.

      Et c'est pourquoi nous aurions terriblement besoin d'élire un parti comme Québec Solidaire, seul parti capable de remettre à leur place ces sangsues commerciales de l'État.

      Christian Montmarquette
      Québec Solidaire
      Montréal

      Référence :

      Acrobaties fiscales :

      L'an dernier, les investissements directs canadiens dans les paradis fiscaux ont totalisé 141 milliards de dollars :

      http://www.radio-canada.ca/emissions/enquete/2012-

      .

    • Renaud Blais - Inscrit 15 octobre 2012 12 h 06

      Madaem Justeau, même si, à ce jour les résultats de cette recherche n'ont toujours pas été publiés, parce que la commande était privée et qu'elle l'est restée, il est très intéressant d'en connaître certaines grandes lignes.
      Les rapports des QuébécoisES avec l'argent est encore aujourd'hui très bien appuyé sur le ressentiment qui a fait suite à la Conquête.
      - Nous croyons que l'argent c'est sale, cet élément fut très largement promu par l'Église.
      - Nous croyons que l'argent c'est aux Autres, les Anglais.
      - LÉpargne cela ne sent pas bon...
      La référence est la suivante:
      Analyse des motivations et des résistances de la population du Québec face à l’épargne, pour les Caisses d’établissement du Québec, septembre 1986, par Pierre Routier
      Renaud Blais
      Québec

  • Jean Lapointe - Abonné 15 octobre 2012 08 h 42

    Voilà une excellente question

    «Pourquoi les chroniqueurs et les éditorialistes ne joueraient-ils pas à leur tour plus honnêtement ?»

    Voilà une excellente question que vous posez là monsieur Baillargeon.

    Je la trouve d'autant plus excellente que je me la pose très souvent quand je lis les journaux.

    Il m'arrive souvent de me demander par exemple si tel ou tel éditorialiste ou tel ou tel chroniqueur est souverainiste ou plutôt un tenant de la fédération canadienne.

    Si me pose cette question c'est parce que si je le savais, je pense que je comprendrais mieux pourquoi il (ou elle) adopte telle position plutôt que telle autre et alors je pourrais aussi mieux me faire une opinion sur le sujetet sur la personne concernée.

    Vous avez sûrement raison quand vous dites que le salaire que l'on gagne a très probablement une influence sur les opinions que l'on adopte. Cela varie sans doute suivant les individus, chacun de nous pouvant en être plus ou moins conscient.

    Mais si le salaire, entre autres, joue un rôle, le choix politique en ce qui nous concerne nous Québécois en joue aussi très certainement et il est autrement plus important je pense.

    Par exemple, on ne va sûrement pas juger de la même façon les décisions prises par le gouvernement Marois suivant que l'on est souverainiste ou pas. Et il serait important de le savoir pour bien comprendre le point de vue de la personne qui s'exprime.

    Comme vous le dites si bien «que faire des animateurs-commentateurs qui affirment se positionner au-dessus de la mêlée, dans l’éther neutre et objectif, comme des astres lumineux observant la course folle du monde ?»

    Quand on est un souverainiste convaincu, on se doit de l'être en permanence et reconnaître que l'on voit que l'on juge alors bien des choses différemment.

    On ne peut être sincère si on dit l'être uniquement lors d' une élection ou lors d'un référendum. Il s'agit d'être cohérent avec soi-même.

    Mais est-ce possible et est-ce souhaitable? Je pose à mon tour la question.

    • France Marcotte - Abonnée 15 octobre 2012 11 h 57

      «Mais si le salaire, entre autres, joue un rôle, le choix politique en ce qui nous concerne nous Québécois en joue aussi très certainement et il est autrement plus important je pense.»

      Voilà ce que j'ai aussi tenté de dire.

      Vous êtes diplomate juste à point, monsieur Lapointe. Merci.

  • Francois Gougeon - Inscrit 15 octobre 2012 12 h 28

    Qualité vs origine

    Je crois que vous faites fausse route. Les textes d'opinion ne sont pas des articles scientifiques qui se doivent d'être objectifs à 100% et réveler tout conflit d'intérêts. Le chroniqueur a une opinion qui découle de son vécu, donc, d'une multitude de facteurs passant par ses parents, son quartier, son école secondaire, ses amis, son revenu, etc. Ceci devient vite impossible à décortiquer. Ça peut être pratique pour faire de la psycho-pop à deux sous, mais ça n'éclaire pas le débat.

    On devrait plutôt se concentrer sur la qualité de l'argumentation. Une argumentation solide devrait se réveler comme tel à l'aveugle, comme un bon vin. Si vous avez des arguments convaincants sur la hausse des impôts, alors ça ne change rien que vous soyez riche ou pauvre.
    Bref, les arguments faibles, on peut habituellement savoir d'où ils viennent. Les arguments solides, on s'en fout.

    • Jacques Gagnon - Abonné 15 octobre 2012 13 h 57

      Le degré de conviction ou le caractère convaincant d'arguments est comme un curseur que l'on déplace à sa guise sur l'échelle. Il est calibré à votre point de vue. Ce qui est convaincant pour vous ne l'est pas forcément pour un autre.

  • Jacques Gagnon - Abonné 15 octobre 2012 19 h 26

    Naïf monsieur Baillageon

    Ces commentateurs-animateurs sont des vedettes qui vendent leur image, et ceux qui ne le savent pas encore sont bien naïfs. Leur pain et leur beurre, c'est de se foutre de la gueule de leurs auditeurs abrutis.

    Le vif du sujet n'est pas de savoir si on est riche à 120 000 $ par an de revenu. Le ministre des finances doit aller chercher de l'argent dans nos poches, et il doit tracer une frontière à un endroit dans l'échelle de la richesse à un endroit où il retrouvere suffisamment de contribuables pour payer la note. Cela n'a rien à voir avec la définition d'un riche, on parlerait plutôt de ceux qui sont capables de payer.

    Enfin, j'ai toujours pensé qu'il falllait d'abord donner l'exemple pour critiquer et que l'on est toujours mieux de connaître les motivations des gens. C'est pourquoi je demande toujours : mais qu'as-tu fait toi-même pour mériter de nous faire la leçon ? Montre-nous ta crédibilité ?