Un ministre Batman

Si certains rêvent d’avoir Batman comme ministre pour nettoyer le ciel de Canada City de toutes les noires émissions de gaz à effet de serre qui obscurcissent son ciel, l’avantage à court terme serait sans doute qu’un tel ministre se préoccuperait en priorité du sort de ses cousines, ces petites ou grandes chauves-souris, aussi sympathiques que méconnues. Car plusieurs d’entre elles sont menacées de disparition par le syndrome du nez blanc, causé par un fongus qui leur est fatal.

On pense que cette épizootie a été introduite en Amérique du Nord il y a un peu moins d’une décennie, probablement dans l’État de New York, possiblement par des touristes européens qui visitaient une caverne habitée par une spectaculaire colonie. Les ravages de cette épizootie ont été fulgurants. Sur les onze espèces connues de chauve-souris du continent, cinq sont désormais particulièrement menacées, dont trois au Canada. On ne parle pas de milliers de morts, mais de millions. Une étude publiée l’an dernier dans la revue Science estime que la disparition de ce prédateur d’insectes - il en consomme l’équivalent de la moitié de son poids corporel dans une nuit ! - cause déjà des pertes au milieu agricole qui atteignent 3,7 milliards par année.


Plusieurs biologistes estiment que les ravages causés par cette épizootie pourraient aussi mettre en péril l’existence de plusieurs espèces courantes ici, comme la petite chauve-souris brune. Leur disparition, m’expliquait un biologiste gouvernemental, pourrait modifier radicalement le fonctionnement de plusieurs écosystèmes si des espèces d’insectes particulièrement prisées des chauves-souris perdaient ce prédateur qui régularise leurs populations et nous prémunit ainsi contre des infestations d’une ampleur pour l’instant méconnue.


C’est pourquoi plusieurs se demandent comment il se fait que, malgré les pressions du comité scientifique qui détermine la gravité des menaces qui pèsent sur certaines espèces, le ministre fédéral de l’Environnement, Peter Kent, n’ait pas encore annoncé toute une série de mesures d’urgence. Quand le Comité sur le statut des espèces en danger au Canada fait des recommandations en vue d’une intervention ordinaire, le ministre a 90 jours pour répondre. Un tel rapport lui a été adressé en février dernier. En somme, le ministre a jusqu’au début novembre, soit dans trois semaines, pour décider s’il passe à l’action ou pas en inscrivant les espèces en cause sur la liste des espèces en danger. Pour l’instant, ses fonctionnaires seraient en train de préparer la riposte gouvernementale. On n’en sait pas plus, ce qui surprend d’autant plus qu’on est devant un cas d’urgence, ce qui devrait normalement justifier une intervention plus rapide. Depuis la disparition d’une espèce comme la tourte voyageuse, au début du dernier siècle, on n’a pas vu beaucoup de menaces devenir si graves en si peu de temps.


Selon les évaluations du comité scientifique, certaines espèces de chauve-souris auraient perdu depuis 2008 plus de 90 % de leur effectif. Et cela se passe chez nous, ici au Québec comme en Ontario et dans les Maritimes, autant que chez nos voisins du sud.


On ne connaît pas de moyens à ce jour qui nous permettraient d’inoculer les petits pièges à insectes volants contre l’épizootie en cours. Mais on pourrait mieux protéger les cavernes ou les vieilles mines désaffectées où elles logent. On pourrait se doter de politiques précises pour multiplier les nichoirs en été dans des secteurs précis, car les femelles, contrairement aux mâles qui demeurent au frais dans les cavernes, cherchent en été des abris chauds pour leurs rejetons.


Un dossier qu’il faudra suivre de près, car il est d’une importance cruciale pour notre agriculture et la santé de plusieurs écosystèmes. Tout comme celui de la disparition croissante des abeilles.

 

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Les aigles royaux. Il y a des légendes vertes - versions modifiées des légendes urbaines - qui ont la vie dure en même temps qu’il est rigoureusement exact qu’on manque de données rigoureuses pour évaluer certains phénomènes. C’est le cas des aigles royaux, une espèce classée vulnérable qui serait particulièrement menacée par les grandes éoliennes qui parsèmeront de plus en plus nos sites venteux, surtout dans certains corridors migratoires. Et ce serait aussi le cas de certains oiseaux, comme la grive de Bicknell, et de populations locales de… chauves-souris.


Le phénomène conduit certains biologistes des services fauniques gouvernementaux à vouloir délimiter ces corridors migratoires pour éviter qu’on y implante des éoliennes géantes ou qu’on les dote d’équipements capables d’éloigner les aigles royaux en migration. Tout comme d’autres espèces qui préfèrent utiliser les vents forts pour se déplacer sur de longues distances, là précisément où les prospecteurs de gisement éoliens finissent par se retrouver.


En Allemagne, la loi fédérale oblige les propriétaires d’éoliennes à déclarer obligatoirement toute mort d’oiseau, ce qui permet de mesurer progressivement dans ce pays quelles sont les espèces les plus menacées et où se trouvent les sites les plus problématiques. Une telle rigueur est autant dans l’intérêt de la faune que des industriels, qui n’ont pas avantage à s’installer là où leurs machines pourraient causer des hécatombes. Serait-ce une idée qui aurait sa place au Québec ?

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