Le troc chic

Catherine Breton et Mélanie Dupuis, de 2 Chicks dans 1 Pot, pratiquent le troc universel avec leur beurre de pommes à l’érable et leur thé noir aux baies rouges pétillant (kumbucha).
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Catherine Breton et Mélanie Dupuis, de 2 Chicks dans 1 Pot, pratiquent le troc universel avec leur beurre de pommes à l’érable et leur thé noir aux baies rouges pétillant (kumbucha).

Comme vous, j’imagine, j’aime l’idée du troc. Elle fait bohème, romantique, un peu fin du mon de (ou début de, si l’on est optimiste), limite simplicité volontaire, l’astuce économique au service de la débrouille communautaire. Troquer, c’est dire merde à l’argent et au capitalisme. Et qui n’a pas rêvé de passer une journée sans ouvrir son portefeuille ?

En période de ralentissement économique, d’instabilité monétaire, même « les riches » (expression con sacrée depuis peu) peuvent troquer dans l’allégresse générale, sans billets de spectacles ou enveloppes brunes, en ayant la conscience tranquille du bovin qui rumine.


Les échangistes aussi troquent depuis la nuit des temps : ta femme contre la mienne, sans garantie prolongée. Du moins, tant qu’il n’y a pas de rejetons issus de l’échange en question…


Tout aussi touristique, l’échange de maisons a fait des petits et tellement gagné en popularité que je connais des gens qui ne dorment presque plus chez eux.


Et puis, il y a mon coiffeur qui roule dans une vieille bagnole « donnée » par un client à qui il coupe les cheveux « pour une durée indéterminée », il y a une amie qui a échangé une fin de semaine à son chalet contre des conseils de décoration, et moi-même qui ai animé une soirée dans une librairie chrétienne, la semaine dernière, contre un chèque-cadeau (et par pure amitié).


Le troc nous donne une impression de liberté que l’argent ne procure pas. Il nous rappelle les cartes de hockey dans la cour d’école. Il nous affranchit des contraintes, d’une valeur marchande prédéterminée, des taxes (oui, oui) et de la réciprocité immédiate.


Le troc peut avoir lieu dans plusieurs jours, semaines ou mois. Il s’accompagne rarement d’un contrat ; aussi, il renoue avec la parole donnée, la confiance, l’entente tacite. Dans un monde occidental où plus rien ne vaut rien, où le mensonge fait loi et où la méfiance règne, il y a de quoi redonner foi en l’humanité.


Le temps, c’est de l’argent


Troc d’objets, de temps, de compétences professionnelles, le système d’échange d’informations peut être spontané, ou très organisé grâce au Web. Le Jardin d’échange universel (JEU) regroupe les adeptes autour d’une nouvelle économie et d’une valeur commune : le temps. Un point = une minute, ou 60 points = 60 minutes = 10 $ (le salaire minimum). Son site (monjeu.org) est clairement anticapitaliste et vise à vivre dans un système décentralisé, autogéré et privé, sans banques et sans argent.


On peut échanger ses services comme dentiste ou couturière contre des denrées, d’autres services ou des objets, au besoin. Chaque transaction est inscrite dans un carnet où l’on accumule des points qu’on peut troquer par la suite avec d’autres membres.


Vu de l’extérieur, ce genre d’é change suscite néanmoins une question : qui paie pour le filet social si tout le monde troque ? Les « jeu-eurs » sont-ils des passagers clandestins (free riders), un peu comme les personnes non vaccinées qui profitent de la barrière épidémiologique de ceux qui le sont ?


Selon le fiscaliste et professeur à l’Université de Sherbrooke Luc Godbout, il existe un flou artistique sur la question du troc. S’il fait appel à nos compétences professionnelles, on peut parler d’évitement fiscal. Normalement, l’activité devrait être déclarée au fisc. « Mais attention, j’ai le droit d’aider ponctuellement un ami à remplir sa déclaration d’impôt ! On peut rendre service sans que ce soit taxé. Le bénévolat en est un bel exemple », m’explique-t-il.


Bonne nouvelle : on peut encore rendre service. La ligne de démarcation se situe quelque part entre l’occasionnel et le systématique. Une société entièrement fondée sur le troc ne pourrait pas offrir des systèmes de santé et d’éducation gratuits, notamment.


Reste que personne n’a l’impression de commettre un crime en troquant. Même le travail au noir (une autre économie souterraine) ne pèse pas lourd sur la conscience de beaucoup de gens, qui justifient leurs transactions en dénonçant la corruption des administrations publiques. Si Gérald Tremblay ne démissionne pas, pourquoi devrions-nous nous sentir coupables ?

 

Troc-tes-Trucs


Les économistes (celui avec lequel je troque quotidiennement aussi) s’entendent pour dire que la barre du 50 % d’impôt représente le seuil psychologique à partir duquel les travailleurs recherchent une forme d’évasion ou d’évitement fiscal. Plus vous élevez le niveau de taxation, moins il y a de contribuables pour répondre présent, c’est mathématique. Ajoutez à cela 40 % de la population qui ne paie déjà pas d’impôts et vous avez là le cocktail idéal pour engendrer tous les stratagèmes possibles faisant appel à une imagination fertile, qu’on soit pauvre ou qu’on se perçoive comme victime du système.


Pour la psychologue communautaire Maude Léonard, ce n’est toutefois pas cet aspect du troc qui l’attirait lorsqu’elle a fondé l’organisme à but non lucratif Troc-tes-Trucs. Suite à un remue-méninges à l’école d’été de l’Institut du Nouveau Monde, Maude a décidé d’implanter Troc-tes-Trucs dans son quartier Villeray. Le directeur et fondateur de l’INM, Michel Venne, est même devenu le directeur de son c.a., sans invitation sur un bateau de croisière.


Le principe est simple : chaque objet a une valeur en jetons, toujours la même. Tous les vêtements, par exemple, valent un jeton. Ces jetons sont échangeables entre participants. Quatre fois par an, une centaine de familles se réunissent pour troquer le contenu d’armoires trop pleines et de sous-sols obèses : « Pour nous, il y a d’abord le contact humain, puis le souci environnemental, ensuite l’aspect économique en marge du néolibéralisme, et en terminant, le plaisir d’acquérir de nouvelles choses sans débourser d’argent », explique Maude. Dans une logique de décroissance et de réutilisation, l’organisme fait des petits jusqu’à Mirabel, dans un monde qui carbure à la surconsommation et à la nouveauté.


Je dis ça à tout hasard, mais je troquerais volontiers mon indicateur d’ovulation salivaire (Ovu-Trac, servi une fois, une valeur de 100 $) contre un carrousel à diapositives. Si jamais vous n’ovulez plus, ou pas, je suis prête à troquer contre des confitures. Et si jamais vous ovulez encore et que vous votez Québec solidaire, Vert ou PQ, je suis prête à vous le donner.

 

cherejoblo@ledevoir.com

Twitter.com/cherejoblo


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Troqué cette semaine, du caviar d’aubergines maison contre de la confiture de framboises avec une amie Facebook. Livraison incluse. Merci Ilé ! Pour le troc avec 2 Chicks dans 1 Pot, recherchez leur page Facebook.

 

Lu dans le magazine z.a.q (été 2012, « L’argent ») que l’Argentine s’était sortie du trou à la fin des années 90 grâce au troc. En 2002, 5000 clubs regroupant 2,5 millions de membres (6 millions de bénéficiaires) sont apparus dans un pays de 40 millions d’habitants où l’argent n’avait plus de valeur. Cette économie alternative aurait périclité à cause d’une mauvaise gestion et de fraudes. Quelle surprise.

 

Visité le site de l’Accorderie (http://accorderie.ca), une banque de temps qui essaime doucement. On y échange des heures contre des services divers. Cela s’adresse autant aux jeunes qu’aux retraités qui font plus de bénévolat que le reste de la population. J’aime bien l’idée développée au Japon d’une banque qui comptabilise le temps donné à des aînés (repas, bain, emplettes), lequel temps nous sera remboursé une fois que nous serons dans le besoin. Une piste de solution à envisager pour le maintien des personnes âgées à domicile.


Donné l’exemplaire reçu de Cinquante nuances de Grey, d’E L James, le best-seller érotico-arlequino-gogo de l’heure. Je n’aurais pas su contre quoi le troquer sinon un tube de lubrifiant au piment d’Espelette. La traduction m’horripile, je n’ai pas envie de m’épiler le gazon et de fantasmer sur un passif-agressif qui fait plus de 130 000 $ par année, sans compter que le trip BDSM a été mieux décrit ailleurs. Histoire d’O, le marquis de Sade et Le lien ne sont pas encore détrônés.

 

Tripé sur l’équipe de rêve de E-180, un mouvement d’éducation par les pairs qui vous permet de donner du temps sous forme de mentorat et d’en retirer à un autre moment de quelqu’un d’autre. Troc ? En quelque sorte. 2151 personnes sont inscrites. La fondatrice, l’entrepreneuse sociale Christine Renaud, a une feuille de route telle qu’on voudrait certainement passer une heure en sa compagnie. e-180.com/plain/team.


Remarqué dans l’entrevue que Martin Villeneuve, réalisateur du film Mars et Avril, a accordée à ma collègue Odile Tremblay, cette petite phrase : « Sans le troc et les dons, c’eût été mission impossible. » Le film de 2,3 millions a été financé en partie grâce à ce capital « sympathique ». Symptôme social ou fleur au chapeau de la création ? En salle dès aujourd’hui.

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JoBlog

Alphée des étoiles

Dans son documentaire intimiste, le cinéaste Hugo Latulipe nous présente Alphée, sa fille de sept ans atteinte d’une maladie génétique rare qui entrave son développement moteur. Portés par l’intuition d’un lieu qui aurait une place pour accueillir Alphée, ailleurs que dans une école spécialisée, Hugo et Laure Waridel, la maman de Colin, son frère de neuf ans, et Alphée, quittent Montréal pour la Suisse, dans le village ancestral de la famille Waridel. Une année de repli s’offre à eux.
 

Le film, porté par l’immensité des Alpes, ne fait pas simplement l’éloge de la différence et de ce que les Alphée de ce monde peuvent apporter ; il nous renvoie aussi notre image obsédée de vitesse et d’efficacité, intolérante à tout ce qui retrousse et s’émousse, cruelle parfois. Alphée apparaît comme le chaînon manquant, la fée clochette de ce conte.
 

J’ai été touchée par l’intelligence et la sensibilité d’Alphée, sans parler de celles de ses parents, deux rebelles habitués de remettre en question les verdicts d’experts, quels qu’ils soient. Cette enfant est une lumière pour tous, qu’Hugo Latulipe réussit à nous faire entrevoir. En salle aujourd’hui.

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2 commentaires
  • Mario Jodoin - Inscrit 12 octobre 2012 06 h 56

    Pourquoi le pluriel?

    «Les économistes (celui avec lequel je troque quotidiennement aussi) s’entendent pour dire que la barre du 50 % d’impôt représente le seuil psychologique à partir duquel les travailleurs recherchent une forme d’évasion ou d’évitement fiscal»

    L'avis de votre copain n'est pas l'avis de tous les membres de la profession. Le taux marginal a déjà atteint 94 % aux États-Unis! Ce seuil psychologique est variable et dépend des contextes, du niveau d'acceptation sociale. Et, pour votre économiste-ami, on dirait qu'il considère que pour la société, les inégalités de richesse actuelles atteigne moins son seuil psychologique que de faire payer davantage les plus riches!

  • Richard Langelier - Abonné 12 octobre 2012 17 h 55

    Ah ! les économistes !

    « Ajoutez à cela 40 % de la population qui ne paie déjà pas d’impôts... »

    Les statistiques portent sur les contribuables, c'est-à-dire les personnes qui font une déclaration de revenus. La population inclut tous les individus, de la naissance à la mort. L'étudiant qui a gagné 5000$ au cours de l'été est un contribuable et évidemment, il ne paie pas d'impôts. Il en va de même pour la personne âgée qui ne touche que le chèque de la Sécurité de la vieillesse.

    Si les taxes sur la nourriture transformée devaient dépasser le seuil psychologique de 25%, Monsieur B. paraphraserait sans doute le chef-d'oeuvre de L. Gaste et J. Luent (1963) et chanterait à une petite amie :
    « Si tu m'offres une glace à la vanille
    Tu seras, tu seras gentille
    Si tu m'offres une glace au chocolat
    Je ferai mes devoirs avec toi
    Tu sais, ma mère a une belle plume
    Elle a des lacunes
    En Économie politique
    Mais ses lecteurs la tiennent quitte »