C’est du sport! - Pour faire changement

Dans un monde idéal, l’amateur professionnel s’assoirait ce jeudi soir en compagnie de son indéfectible enthousiasme devant son grand petit écran criant de vérité afin de visionner Canadien en train de se mesurer à l’Ottawa au Centre Bell Téléphone en ouverture de la saison régulière 2012-2013. Mais le monde est radicalement imparfait, il est toujours en train de se chicaner à propos de niaiseries comme l’argent, oublieux de ce qu’il ne sert à rien de conquérir l’univers si ce faisant on perd son âme, et en fait de hockey sur glace, on a présentement affaire à un calendrier irrégulier.


Belle occasion plaquée or, quand même, de tourner un oeil inquisiteur vers autrefois. Car il y a 60 ans jour pour jour, le samedi 11 octobre 1952, Radio-Canada présentait son premier match de hockey à la télévision. On en retrouve de délicieux extraits dans les archives en ligne de la société d’État. Dans le temps, il n’y avait pas de lockout, ni de grève, ni de ce tataouinage de millionnaires : tu signes en bas du contrat que j’ai rédigé unilatéralement, tu fermes ta gueule et tu donnes ton 110 sur la glace.


Match ? Que nenni. Une joute, plutôt. René Lecavalier le dira d’entrée de jeu, la rencontre présente « du hockey des joutes de fin de saison ».


Mais commençons par le commencement. En cet automne 1952, on estime à environ 7500 le nombre de téléviseurs à Montréal. Et la diffusion ne démarre qu’à compter de la troisième période : c’est que les patrons du hockey craignaient qu’une présentation de la joute dans son entièreté n’incite les gens à déserter les arénas et à rester confortablement dans l’intimité de leur domicile résidentiel. Ils mettront des années à comprendre que la télévision n’est pas une ennemie du sport organisé, mais une alliée qui ne peut que lui attirer de nouveaux partisans.


Pas de musique d’introduction ni rien. Trois caméras en tout. En noir et blanc. Pas de reprise. Lecavalier assure seul la description, et on entend parfois derrière lui le bruit de… machines à écrire. Les plus jeunes pourront demander à leurs ascendants ce que cette réalité recouvre au juste.


« Bonsoir mesdames, mesdemoiselles, messieurs. » Les plus jeunes auront aussi le loisir de s’enquérir du concept de « demoiselle ».


« On assiste ce soir au Forum de Montréal à l’une de ces luttes typiques entre Detroit et Canadien. » À noter ici : pas d’article défini avant « Canadien ». Il faudrait donc arrêter de penser qu’il s’agit d’une faute.


« Le jeu est excitant au possible, comme vous allez d’ailleurs vous en rendre compte dans un moment. Jamais, il me semble, nos commanditaires n’auraient pu choisir meilleure partie pour nos débuts à la télévision. » On remarque que le sujet observant n’est pas bombardé de pubs idiotes et qu’on lui fait simplement savoir que tout ça n’est pas gratuit sans pour autant le faire payer.


Au passage, on s’émerveille devant l’utilisation du passé simple. (À ce sujet, j’apprécierais que vous me fassiez connaître par retour du courrier la dernière fois que vous avez entendu du passé simple aux Méchants mardis.) « Le point du Canadien a été compté par Elmer Lach, son premier but de la saison incidemment, avec l’aide de Richard et Olmstead. Ce fut le premier point de la partie, et il se produisit après une attaque en masse dans la zone du Detroit. Par la suite, les Red Wings se lancèrent à la contre-attaque et quelques instants plus tard, après une magnifique série de passes, le jeune Delvecchio égalisait le pointage en compagnie de Prystai et John Wilson. »


Alex Delvecchio jeune ? Voilà qui sonne pour le moins inusité.


Certitude ébranlée : le concept évoque invariablement un ancien premier ministre du Canada, mais voici que Marcel Pronovost, le défenseur des Red Wings qui prend en charge les mises au jeu en territoire défensif, est présenté comme « un p’tit gars de Shawinigan Falls ».


Et sachons ne jamais l’oublier : les joueurs jouent avec pas de casque et les gardiens gardent avec pas de masque. À propos de Terry Sawchuk, qui a effectué des arrêts « incroyables » (ça, ça n’a pas changé) : « Dans un instant, vous remarquerez sa façon assez spéciale de surveiller le jeu ; complètement courbé en deux, il risque à chaque moment de recevoir la rondelle dans le visage, mais selon lui, ça lui permet de mieux suivre le jeu. »


Au final, Canadien a remporté la joute 2-1 et, cette année-là, a mis la main sur la Stanley. Ça, oui, ç’a changé.

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1 commentaire
  • Alain Dumas - Inscrit 11 octobre 2012 07 h 26

    Le passé et le présent.

    Au hockey , la grande différence entre le passé et le présent, c'est que le présent qui est devenu simple.