Le beau et le faux

Je vous ai lues un peu partout, je vous ai aussi entendues à la radio. Vous êtes si nombreuses à condamner cette publicité de la Direction de la santé publique en faveur d’un allaitement maternel glamour qu’on dirait presque une chorale.


Un ensemble de voix discordantes qui vient égratigner le beau vernis de cette pub où, dans un décor de lounge un peu cheap, Mahée Paiement, le corps comprimé dans une petite robe de soirée, offre à voir ses longues jambes, et évidemment ses seins qui débordent de son accoutrement mondain. Et ce, pour le plus grand plaisir du jouvenceau qui en tète un.


Ce que vous n’avez pas aimé ? Qu’on prétende qu’allaiter, c’est glamour, et qu’on habille ce geste avec des paillettes pour faire oublier les pantoufles, la ratine et la routine.


L’allaitement, dites-vous, c’est juste pas ça. La beauté non plus, d’ailleurs.


Comprenez bien, je ne dis pas que vous avez tort de vous énerver de la sorte. J’ai bien saisi votre colère : vous avez vu là une manière de dévoyer l’acte intime d’allaiter, geste qui ne devrait pas souffrir les contrariétés du monde de la séduction. La robe cocktail, les escarpins et tout le tremblement, ce n’était pas nécessaire. Pour une fois, dans leur vie, que les femmes n’étaient pas forcées de plaire, déploriez-vous encore, et voilà une nouvelle exigence : bien paraître en allaitant. Aussi, comme je le disais, j’ai lu vos lettres dans les journaux, et si je vous trouvais parfois bien théâtrales, je vous félicite, il ne s’en est pas trouvé une pour jouer aussi faux que Mahée Paiement.


Mais plutôt qu’insultante, cette pub est surtout ridicule. On sait depuis assez longtemps qu’il n’y a rien de vrai dans la publicité, qu’il s’agit de projeter du fantasme qui n’a que rarement prise dans le réel. Voilà donc ce qu’on nous offre comme symbole de la maternité rêvée. Un produit risible, à commencer par le décor en toc, la photo passée à travers ce filtre atrocement quétaine qui donne un léger flou aux contours des choses et accentue ainsi un sentiment de plénitude aussi faux que le regard de la comédienne.


Et puis, justement, il y a la porte-parole elle-même. Mahée Paiement, un modèle ? Un cliché, peut-être, mais pas un modèle…


On dirait presque une concurrente à Occupation double, a écrit l’une d’entre vous.


Se pourrait-il alors que, contrairement à ce que vous avancez, Mesdames, les publicitaires ne se soient pas trompés une seule seconde ? Est-il possible que, loin de se gourer, ils aient parfaitement saisi l’époque et son essence dans cette publicité ? Que sa bêtise soit volontaire, la médiocrité de sa forme aussi, et qu’à bien y penser, tout dans cette campagne fonctionne à la perfection, y compris ce slogan vide de sens?


Bref, se pourrait-il que vous trouviez cette pub grossière alors que c’est le monde qui l’est ?


On peut toujours reprocher à la publicité de véhiculer des images mensongères, reste qu’ici, le travail est déjà fait par les dizaines d’heures de télé merdique qu’ingurgitent en moyenne les Québécois ; et reste qu’effectivement, Mahée Paiement n’est pas un modèle, mais un cliché. Et surtout au sens photographique du terme, dans la mesure où elle nous dit les préoccupations des jeunes femmes d’aujourd’hui dans lesquelles, évidemment, vous n’avouerez pas vous reconnaître, refusant de vous associer à la vulgarité de cette image et à l’extrême superficialité qu’elle suppose. Ça se comprend, je ferais pareil.


Mais la réalité qu’on refuse de s’avouer, disais-je, c’est que cette pub est un redoutable instantané de l’époque.


Une époque qui ne tolère pas la contrainte ni l’ennui. Et faire des bébés, c’est exactement cela : beaucoup de contraintes et d’ennui. Il y a bien des regards attendrissants, des moments de symbiose, de tendresse entre une mère et son enfant et tout ce que vous voudrez. Ils ponctuent et rendent vivable le chapelet de tâches, de soins et d’inquiétudes qui meublent des journées où le temps se dilate parfois jusqu’à la frontière de l’insoutenable pour des jeunes femmes habituées à l’action et à l’énergie du monde du travail, des amies… et à ce mode de séduction permanent duquel est tissé leur quotidien.


Vous avez dit : allaiter, c’est pas ça. C’est pas glamour. Vous avez raison. Mais vous vous attaquez à un symptôme, alors que si on va au fond des choses, le problème est culturel. Ce qu’il faut se demander, ce n’est pas comment encourager l’allaitement sans tomber dans ce genre de nullité, mais surtout comment inscrire les vérités plus profondes dans une société obsédée par le toc ? Comment montrer le vrai quand tout est faux ?


Comment dire la beauté raboteuse de l’humanité dans un monde qui glisse encore et toujours sur la surface des choses ?

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19 commentaires
  • Umm Ayoub - Inscrite 11 octobre 2012 01 h 57

    En plein dans le mille !


    Oui, je suis tout à fait d'accord avec cette analyse. Par cette publicité, on veut montrer que l'allaitement n'empêche aucunement de continuer de vivre sa vie comme avant, mais la réalité est toute autre.

    C'est pas vrai qu'on peut travailler à temps complet en allaitant exclusivement au sein (en tout cas les 6 premiers mois). C'est pas vrai qu'on peut être active comme une femme qui n'a pas d'enfants et avoir les mêmes activités sportives et culturelles. C'est pas vrai qu'on est capable de se faire belle tout le temps et de prendre soin de soi comme avant.

    Allaiter, c'est un don de soi.

  • Roger Lapointe - Abonné 11 octobre 2012 07 h 08

    Tempête dans un verre de lait.

    Il reste que cette publicité pour l'allitement maternel a porté fruit puisqu'on en parle abondamment.Bravo aux créateurs ils en demandaient pas tant!

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 11 octobre 2012 07 h 37

    Et tac... sur le toc

    Voir une femme allaiter, je trouve ça beau.
    En plus, c'est bon pour la santé physique et affective du bébé.
    J'apprécie que mon gouvernement en fasse la promotion.

  • François Dugal - Inscrit 11 octobre 2012 07 h 54

    La pub

    La pub, plutôt que d'informer, veut divertir, et je ne trouve pas ça drôle.
    Les femmes veulent plaire, mais à qui?

    • Josée Lambert - Inscrite 16 octobre 2012 09 h 56

      Et si elles voulaient plaire à elles-mêmes, tout simlement...

  • Suzanne Bettez - Abonnée 11 octobre 2012 08 h 30

    Miroir miroir...

    Vraiment intéressant ce regard. Moi aussi j'ai été outrée devant cette affiche kitch à mort. J'ai allaité mes enfants sur de longues périodes et il ne m'est pas venu à l'esprit que mes seins en souffriraient peut-être après... On est devant une réalité qui crève l'écran : surtout ÊTRE UN CORPS SANS FAILLE.

    J'ai eu le même sentiment devant le résultat des élections. Extrêmement déçue du résultat, avec un tel taux de participation... justement, voilà où nous logeons. Constat qui pourrait être déprimant si ce n'était, ici et là, des gens de tous métiers qui propose des projets de société emballants, créatifs et visionnaires. Il faut juste être en plus grand nombre dans ces wagons-là.

    Merci encore une fois, David Desjardins.

    Suzanne Bettez