Dédoublement de personnalité

New Delhi — L’Inde n’est pas les États-Unis, ne serait-ce que parce que la moitié de la circonférence de la planète les sépare. L’Inde a une personnalité culturelle forte, c’est le moins que l’on puisse dire. Le poncif prescrit que les influences dont elle veut, elle les absorbe, les indianise. Et que le reste, elle le recrache. Ça n’est évidemment vrai qu’en partie. Deux cents ans de colonisation britannique, dont le poids ne fut pas que négatif, lui ont forgé de force des traits dont elle se serait néanmoins bien passée - en creusant les différences de castes, en détruisant de larges pans de son économie traditionnelle. En fait, le sous-continent, pour avoir « cohabité » avec ses envahisseurs tout au long de son histoire, n’est pas l’« éponge » dont beaucoup d’essayistes et d’historiens le qualifient. Si ça se trouve, l’Inde vit depuis vingt ans d’« ouverture économique » - lire libéralisation et déréglementation - des mues aussi décisives que le furent celles provoquées par les Anglais.

Il est assez impressionnant de voir l’aisance et l’ardeur avec lesquelles la nouvelle classe moyenne indienne, accédant à une liberté de consommation comme elle n’en a jamais connu, plonge aujourd’hui dans l’American way of life - en ne recrachant pas grand-chose.


Avec l’automobile, les écrans plats et les téléphones cellulaires, cette ardeur est la plus manifeste dans le secteur de l’alimentation - avec à la clé les défis de santé publique liés aux inévitables problèmes d’embonpoint et d’obésité. Think big ! Aux États-Unis, relevait Le Monde diplomatique dans un dossier publié dans son édition du mois dernier, plus d’un tiers des adultes sont en surpoids et un autre tiers sont obèses. L’Inde marche sur leurs traces : le surpoids et l’obésité, des phénomènes en augmentation, toucheraient 15 % la population adulte - avec des pics à plus de 30 % dans les grandes villes. La proportion est plus grande encore dans la Chine voisine. Mangeons trop, bougeons peu.


Le gouvernement indien, qui a une économie capitaliste à faire tourner, vient d’ailleurs d’autoriser les grandes chaînes étrangères comme Walmart à investir le commerce au détail, au nom de la « réforme » du secteur agroalimentaire… Le salut par la « walmartisation » ? L’industrialisation à l’occidentale de la production alimentaire, qui n’est encore en Inde que le balbutiement de ce qu’elle est dans les économies « surdéveloppées », prend de l’élan depuis dix, quinze ans. Les chaînes de restauration rapide (nationales et internationales) sont un marché qui croît de 25 à 30 % par année. Domino’s Pizza est partout, y compris, par exemple, à Gangtok, dans le lointain État du Sikkim, situé aux portes du Bhoutan. En 2011, Yum ! Brands, qui possède entre autres KFC et Pizza Hut, promettait d’ouvrir mille nouvelles succursales en Inde avant 2015…


Facteur génétique aggravant : les Indiens ont une prédisposition aux maladies cardiaques trois à quatre fois plus élevée que les Blancs occidentaux, et six fois plus élevée que les Chinois. Des études statistiques indiquent que l’incidence d’infarctus survient de dix à quinze ans plus tôt parmi les Indiens que parmi les Blancs. Le milieu médical s’alarme, d’autant que les Indiens, qui sont majoritairement végétariens, ont une cuisine lourde en glucides. Le McDo n’arrange rien. Au demeurant, les rondeurs demeurent en Inde un signe de réussite sociale et de supériorité de caste. L’élégance de la maigreur est le privilège du pauvre.


« Nous sommes en pleine pandémie d’obésité », écrit avec une certaine enflure un journaliste de la revue OPEN dans un topo sur le rapport des Indiens à la nourriture. Pendant que 2,5 millions et demi d’Indiens meurent de faim chaque année et qu’une bonne moitié de la population souffre de malnutrition… Dans l’Inde actuelle, souligne le journaliste, « on n’a besoin ni de rapports ni de statistiques : le paradoxe crève les yeux à tous les coins de rue ». C’est de l’ordre du dédoublement de personnalité nationale.

 

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« Les Indiens vous aiment profondément », a fameusement déclaré en 2008 le premier ministre Manmohan Singh à l’ex-président George Bush. L’histoire d’amour s’étend à Barack Obama, apparemment, du moins dans l’Inde urbaine. Un récent sondage mené par le non moins fameux PEW Research Center, de Washington, indique que 58 % des Indiens qui vivent en ville voient les États-Unis sous un oeil favorable - pour leur sens des affaires, leur démocratie, leur développement technologique et scientifique… Un regard beaucoup plus positif, en tout cas, que celui qu’ils jettent sur le vieil allié russe (48 %), le grand rival chinois (33 %) ou même l’Union européenne (38 %). Environ sept répondants sur dix qui disent suivre la présidentielle américaine souhaitent la réélection d’Obama - dont ils approuvent la politique étrangère.


Ils en ont, en revanche, contre la culture américaine, dit le sondage - contre sa musique et son cinéma. Lire contre son influence sur les jeunes, surtout les filles. Ils n’en ont guère, de toute évidence, contre son fast-food.

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