Le Québec et la mafia - Petite histoire d’une corruption tranquille

En 1910, à sa fondation, Le Devoir s’engageait à combattre la corruption à Ottawa et à Québec. Un nettoyage, croyait-on, s’imposait aussi à Montréal. L’épuration n’aura guère duré, car, dans les années 1950, le Red Light de la pègre, tout proche de l’hôtel de ville, le disputait à l’Oratoire Saint-Joseph comme attrait touristique. Une enquête présidée par un juge mit alors Jean Drapeau au pouvoir. Modernisée, brillant des feux de l’Exposition universelle, Montréal était enfin sur la « mappe » !

La mafia, a-t-on cru, avait quitté la métropole. Il y avait, certes, « le gang de l’ouest », qui donnait encore du fil à retordre à la police, et les magouilleurs d’Anjou, à l’est, qu’une autre enquête, menée par un juge, dut démasquer. Mais honnêteté et compétence, pouvait-on croire, gouvernaient la ville. Qui aurait pu penser qu’au XXIe siècle, ayant troqué la batte de baseball pour les appels d’offres, un pouvoir occulte prendrait le contrôle de la ville la plus importante du Québec ?


Les analystes devront toutefois réviser leurs « modèles » de la corruption. Certes, les « employés du gouvernement » d’autrefois, qui devaient leur emploi « à la politique », ont été remplacés, depuis la Révolution tranquille, par une fonction publique bardée de diplômes. Et une nouvelle Sûreté du Québec, indépendante et professionnelle, aura pris la place de la « PP » duplessiste, de triste mémoire. Une administration aussi moderne n’allait pas se plier à l’arbitraire d’élus aux pratiques douteuses.


Les fonctions publiques ont appris, bien sûr, à résister aux politiciens. Mais - ô surprise - elles ont tôt maîtrisé l’art de trafiquer les concours et d’attribuer les emplois aux parents et amis. À Québec, elles ont résisté aux programmes qui auraient ouvert les postes aux diverses minorités. Et à Montréal, où elles sont passées maîtres dans l’art d’échapper aux vérifications, plus d’un bureaucrate aura été impunément de mèche avec les détrousseurs de fonds publics.


Sur le plan municipal, la corruption n’impliquerait pas que des élus, ni les seuls travaux publics. Aussi, qu’un maire parte de lui-même, qu’il soit déchu par la cour, ou encore qu’on le défasse aux urnes, nul n’aura pour autant la certitude qu’une municipalité gangrenée sera honnêtement administrée. Aussi longtemps, en effet, que les services ayant pratiqué ou toléré une collusion érigée en système resteront intouchés, une élection ou même une tutelle seraient illusoires.


Il ne s’agit donc plus de remplacer des élus plus ou moins inaptes par d’autres qui sont forts en dénonciations, mais dont les capacités de gestion sont douteuses. Historiquement, à Montréal, l’Hôtel de Ville connut souvent la corruption au sein même du conseil municipal. C’est pourquoi les autorités provinciales y imposèrent un comité exécutif chargé de veiller aux dépenses. Et la charte de la Ville fit du maire le surveillant principal de l’intégrité de l’administration.


À l’époque moderne, le comité exécutif n’a guère su résister aux projets de grandeur d’un Jean Drapeau, qui faillit mettre la Ville en faillite. Plus tard, des syndicats extorquèrent à tour de rôle des traitements qu’une ville de locataires ne pouvait guère leur payer. Et pour ajouter aux misères de Montréal, un plan funeste de fusion, improvisé par un cabinet ignare à Québec, fit entrer à l’Hôtel de Ville des moeurs dignes des villages les moins honorables d’Italie.


Une enquête comme celle de la commission Charbonneau ne peut refaire l’histoire des politiques, anciennes et récentes, qui ont été propices aux abus. Son rapport ne pourra, non plus, aller au-delà des contrats publics dans le domaine de la construction et, incidemment, du financement des partis politiques. Qui donc va alors proposer des réformes aux institutions publiques qui se sont révélées totalement incapables de prévenir une pareille régression collective ?


Chambres de commerce, écoles de gestion, consultants en finance ou en économie, il ne manque pas d’experts pour s’opposer aux taxes. Mais ils sont étrangement muets sur les philosophies d’affaires qui font fi de l’intérêt public. Plus d’universitaires qu’avant s’en prennent aux dépenses superfétatoires de leurs institutions, mais ils sont peu loquaces sur les responsabilités professionnelles rarement au coeur de l’enseignement. De Harvard à Polytechnique, c’est la ruée sur l’éthique ! Mais ailleurs ?


Où trouve-t-on, notamment du côté des ordres professionnels d’ingénieurs, de comptables, d’avocats, pour ne citer que ceux-là, des sanctions disciplinaires à l’endroit de ces membres qui ont pris part aux grands méfaits des dernières décennies : faillites gigantesques, écroulements meurtriers, cartels ruineux, etc. Des multinationales du génie, de l’audit et du droit sont devenues, autant que des pétrolières ou des minières, des forces cupides échappant à tout contrôle démocratique.


Le Québec ne pèse pas lourd en face de la grande criminalité qui se déploie aujourd’hui sur toute la planète. Encore aujourd’hui, il paie lui aussi le prix de vieilles décisions comme celle de Washington, en 1939-1945, de pactiser avec la mafia en Italie, ou encore celle d’Ottawa, à la même époque, de miser sur les truands du crime organisé pour évincer les militants communistes des grands ports du pays. Mais est-on à ce point impuissant qu’on ne puisse rien y faire ?


Voilà sans doute un critère « incontournable », comme on dit en 2012, pour mesurer, mieux qu’en 1910, la trempe morale des prétendants, d’où qu’ils viennent, à la gouverne d’un Québec intègre.

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8 commentaires
  • Jacques Morissette - Inscrit 9 octobre 2012 08 h 52

    Corruption.

    Le Québec n'est pas une exception. La corruption existe un peu partout dans le monde. En fait, il y a potentiellement corruption là où il y a des humains. Il y en aurait moins si les valeurs reposaient moins sur l'argent et les privilèges qu'il apporte.

  • Jean Lapointe - Abonné 9 octobre 2012 08 h 57

    La priorité à l'éducation


    Il faudrait faire de l'éducation la priorité des priorités si l'on voulait vraiment s'attaquer au problème de la corruption.

    Évidemment l'éducation ne règlerait pas tout parce que, par définition, la réussite en éducation n'est jamais assurée. Autrement ce ne serait pas de l'éducation mais de l'endoctrinement et du dressage.

    Mais pas n'importe quelle éducation mais une éducation conçue comme une véritable éducation morale, comme le recommandent plusieurs penseurs dans ce domaine.

    Mais la priorité à une «bonne éducation» ce ne serait pas non plus suffisant, il faudrait aussi réduire davantage les écarts entre les riches et les pauvres pour que le plus grand nombre possible de gens puissent se sentir dignes d'exister et respectés comme être humains.

    Il faut voir à long terme et pas seulement à court terme. Et il faut réaliser que ce n'est pas par des leçons de morale qu'on fait l'éducation morale mais bien plutôt et surtout en se comportant soi-même de façon intègre.

  • André Le Belge - Inscrit 9 octobre 2012 09 h 13

    Et Ottawa ?

    J'aimerais bien que des journalistes se réveillent à Ottawa, les coûts municipaux sous la table ne sont pas seulement au Québec.

  • Christian Fleitz - Inscrit 9 octobre 2012 09 h 40

    les contraintes de la démocratie

    La démocratie doit permettre le respect de tous et de chacun, mais elle a ses contraintes et sans le civisme des citoyens elle ne peut vivre. Une des premières contraintes est la protection du citoyen qui implique la lutte vigoureuse et impitoyable contre toutes les mafias. Cela implique une volonté politique forte, la mise en place d'un dispositif juridique efficace et une justice responsable. Est-ce le cas actuellement au Québec?
    Par ailleurs, c'est vrai que l'éducation est un des moyens de lutter contre toutes les insécurités, y compris celles qui entravent la pensée et la connaissance. L'éducation exige la prise de conscience des parents, en soutien à des enseignants et encadreurs efficaces, cela évitera les comportements inciviques, prédélinquants, voire délinquants de certains jeunes, trop souvent excusés. La démocratie réclame de la vertu et de l'intégrité.

  • Charles F. Labrecque - Inscrit 9 octobre 2012 11 h 44

    Hstoire cachée..

    Dans les années 60, alors maire intérimaire dans la ville pauvre et malmenée par la pègre sous le contrôle du maire démissionnaire du temps. Existait alors une barbote à la sortie du pont Jacques cartier. A titre de maire j'ai informé la PP leur demandant de nous aider à la fermer. En retour j'ai reçu des menaces suite à ma discutions avec le chef de police de la PP et quelques jours plus tard j'ai eu une rencontre avec le ministre Pierre L.. qui m'invita tout simplement de me mêler de mes affaires.