Mauvaise fille, mauvaise mère

La fin de Rapide-Danseur est ouverte comme l’était le roman précédent de Louise Desjardins, Le fils du Che.
Photo: Martine Doyon La fin de Rapide-Danseur est ouverte comme l’était le roman précédent de Louise Desjardins, Le fils du Che.

Le travail de la mémoire. Les liens parents-enfants. L’exil volontaire. Le désir de s’affranchir. Tous des thèmes chers à Louise Desjardins, qui a fait le saut de la poésie au roman il y a près de 20 ans avec La love.

L’amour, la mort, toujours là au tournant, aussi. Et puis, autre constante dans les écrits de cette native d’Abitibi : l’appel du Nord, des épinettes noires, de la neige à perte de vue, du « grand ciel » qui s’ouvre à l’infini.


Tout est là dans son cinquième roman, Rapide-Danseur. Mais sous un éclairage différent. Même sillon. Mêmes questions. Mais avec de petits pas de côté, qui amènent nécessairement d’autres interrogations. Se renouveler sans lâcher le morceau : la marque des grands écrivains, ça. La marque de Louise Desjardins.


Jusqu’à quel point peut-on refaire sa vie en balayant son passé sous le tapis ? Jusqu’à quel point peut-on couper les ponts avec les siens sans qu’ils reviennent nous hanter un jour ou l’autre ? Ces questions graves, déchirantes, la romancière les explore, comme toujours, les deux pieds bien ancrés dans le sol.


Pas de grandes tirades philosophiques, pas de pathos non plus. On est dans le quotidien, dans le concret, dans les petits gestes qui font toute la différence. Ça embaume le pouding aux framboises qui cuit dans le four, la bannique attend d’être mangée sur la table de cuisine, les skis sont prêts à glisser sur la neige folle. Même quand tout tourne mal. Surtout quand tout tourne mal.


Autant le cheminement que l’on suit est tortueux, douloureux, autant l’écriture est fluide, enveloppante. Comme si le drame, le tragique qui se joue ici, avait besoin d’être désamorcé. Comme si des jets de lumière venaient par petites touches contrecarrer la noirceur qui menace de prendre le dessus.


La noirceur, dans Rapide-Danseur, elle tombe comme une chape de plomb sur Angèle, jeune trentenaire. C’est un coup de téléphone qui fait tout déraper : « Ma mère est morte la nuit dernière, mon frère Ernest vient de me l’apprendre. »


Sa mère, Angèle l’avait rayée de sa vie deux ans plus tôt. Elle avait du même coup laissé derrière elle son fils de 14 ans. Elle avait quitté Montréal en coup de vent pour un nowhere, comme elle dit.


Elle avait abouti au bout du bout du chemin, en Abitibi, et s’était réfugiée chez sa vieille tante, à Rapide-Danseur. Contre toute attente, elle y avait trouvé l’amour.


Elle s’était installée, avec son nouvel amoureux autochtone, au nord du Nord, à Chisasibi. Puis, avec lui toujours, elle était revenue en Abitibi, dans la maison de Rapide-Danseur léguée par sa tante. C’est là qu’elle se trouvait, enfouie sous les couvertures, quand le téléphone a sonné.


Elle était heureuse enfin. C’est ce qu’elle croyait. Elle vivait en paix, dans la lenteur, dans le petit bonheur quotidien. Jusqu’à ce que sa fuite en avant lui revienne en pleine face. Jusqu’à ce que ce foutu coup de téléphone la ramène en arrière.


Angèle ne dit rien. Ne parle pas à son amoureux si attentionné de la mort de sa mère. Elle ne bouge pas, elle est paralysée. « Je ne peux pas pleurer, je n’ai même pas de peine. » Elle est effrayée par ce qui est en train de se passer en elle. « Ma mère était déjà morte en moi et voilà qu’elle ressuscite en mourant. »


Le récit fonctionne par boucles, par associations d’idées. Il oscille entre le présent paralysant, effrayant, et les souvenirs qui s’amènent, qui déboulent, obsédants. Tout se passe en 24 heures dans le présent, mais tout se joue dans le passé, le passé de toute une vie.


Tandis qu’Angèle s’enferme, seule, dans son secret, elle revit tout. Malgré elle. Elle fait le bilan qu’elle n’a jamais voulu faire. C’est plus fort qu’elle. Elle revoit, pêle-mêle, par morceaux, l’avant et l’après de la rupture d’il y a deux ans, cette rupture qu’elle croyait définitive avec son passé.


Elle mesure le parcours qu’elle a fait depuis son départ de Montréal, tandis que se superposent dans sa mémoire les événements, les crises, les trahisons qui l’ont conduite à couper les ponts.


Deux pôles dans sa vie : sa mère, son fils. Sa mère, d’abord, aux yeux de qui elle ne s’est jamais sentie à la hauteur, de qui elle ne s’est jamais véritablement sentie aimée. Et qu’elle a fini elle-même par détester. Sa mère, qui lui a en quelque sorte ravi son bébé, ce bébé conçu au sortir de l’adolescence avec un homme marié.


Son fils, qu’elle a fini par abandonner. Qui lui était étranger. Avec qui elle ne se sentait pas à la hauteur non plus. Qu’elle n’a jamais su aimer, finalement. « Les mères ne disent jamais à voix haute qu’elles n’aiment pas leurs enfants. Ça ne se fait pas. Je suis une mère inadéquate, je n’ai pas su materner mon enfant, l’allaiter, l’élever avec patience […] »


Mauvaise fille, mauvaise mère. Elle a eu tout faux, Angèle. Impossible de revenir en arrière. Impossible non plus de chasser la mauvaise conscience, de ne pas être assaillie par le doute, le sentiment de culpabilité. Elle en est là, Angèle.


Que faire maintenant ? Retourner à Montréal pour rendre hommage à la dépouille de sa mère est au-dessus de ses forces. Revoir son fils aussi. Mais à la différence de sa mère, son fils est bien vivant, lui…


La fin du roman est ouverte. Comme l’était le roman précédent de Louise Desjardins, Le fils du Che. D’ailleurs, pour qui l’a lu, ce livre paru il y a quatre ans, les recoupements apparaissent de plus en plus évidents à la lecture de Rapide-Danseur. On finit par se rendre compte que c’est tout simplement la même histoire qui continue, en fait. Ce qui n’en fait pas moins un roman qui se tient en soi.


On referme à regret Rapide-Danseur. Tout s’est passé si vite, trop vite. Au moment où, peut-être, on avait l’impression de tourner un peu en rond, alors qu’on commençait à trouver que les allers-retours entre le présent et le passé faisaient un peu plaqués, les deux dernières pages nous tombent dessus comme une tonne de briques. Quoi, c’est déjà fini ?


On s’est terriblement attaché à Angèle, à tous les personnages qui gravitent autour d’elle. Et puis on aimerait bien savoir ce qu’elle va faire maintenant. Ça ne peut pas se terminer comme ça. Si ?