Le niveau de vie

Effaré, depuis plus d’une semaine, je lis et relis les mêmes sentences sans appel, copiées-collées ou presque dans les courriers de lecteurs, les réseaux sociaux et certains blogues. Différentes signatures qui expriment le même mépris pour les petits salariés et les bénéficiaires de l’État, enrobé dans la fatuité de ceux qui, à les entendre, font tourner le monde presque contre son gré.

Pour reprendre où nous avons laissé la semaine dernière, je ne crois pas à la haine du riche. Mais visiblement, lui se sent persécuté, surtout cocufié par l’État qui en réclame encore un peu plus tandis qu’il apprend à la commission Charbonneau à quel point sa confiance a été trahie. Il va ainsi rejoindre la classe moyenne dans une commune contemption du système, mais aussi, de plus en plus, de ceux qui en bénéficient sans y contribuer… Parce qu’il faut bien des coupables.


En fait, c’est comme si le dégoût de la gestion des fonds publics avait muté pour n’être plus qu’un simple dégoût des autres.


Je m’en rends compte : plus encore que la crise étudiante, le débat sur la redistribution de la taxe santé dans la déclaration de revenus des plus riches agit comme un révélateur. Pas de ce que nous sommes, mais de ce que nous ne sommes pas. Ou plutôt, de ce qui nous manque.


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Du coeur, dites-vous ? Je ne crois pas, non. Le déficit d’empathie n’est pas une faiblesse du coeur, mais une incapacité à se projeter, à s’imaginer à la place de l’autre. Ce qui nous manque pour y parvenir, c’est la culture.


D’ailleurs, après cette vague de mépris, ce qui me « flabbergaste » autrement, c’est l’absence d’un discours conséquent sur la société. Pas chez les pauvres, les exclus, mais chez ceux qui sont tout en haut de la pyramide et qui n’en ont que pour le pouvoir d’achat. Le leur.


Il fallait lire le raisonnement ahurissant de certains, leur richesse simplement légitimée par leur dur labeur et leurs études, comme si l’entrepreneur et le cadre supérieur avaient le monopole des heures supplémentaires et du sacrifice.


Je ne dis pas que les riches sont contre la justice sociale. Je constate plutôt la carence d’outils qui nous permettent, peu importe le revenu, de voir au-delà de soi. Un peu comme si l’humain avait été si soigneusement recouvert du vernis du néolibéralisme que plus rien d’autre ne transpire, à moins de gratter très fort.


D’où la nécessité de réhabiliter la culture, d’en faire une véritable obligation, d’imposer des oeuvres compliquées (surtout si les parents réclament le contraire), de muscler le jugement et d’enrichir les esprits. D’en faire un défi, pour donner le goût d’apprendre, pour instiller la curiosité et le courage de se remettre en cause. Surtout douter de notre confort, de ce qu’il implique. Et aussi, comme je le disais, imposer la culture pour avoir accès à autre chose que son environnement immédiat.


La littérature, le théâtre et le cinéma, pas pour divertir, mais pour entrer dans la tête des autres, découvrir leurs manières de penser, parce que le premier pas vers l’empathie, c’est d’avoir un peu acquis le goût des autres. Saisir leurs motivations, d’où ils viennent, leurs envies et leurs faiblesses. Et, j’allais presque oublier, tout ce qui nous rassemble, et qui fait l’universalité des grandes oeuvres.


Je sais, ce n’est pas une panacée. Aussi serez-vous assez gentils de ne pas me faire parvenir la liste des tyrans cultivés qui jalonnent l’histoire de l’humanité. Mais se pourrait-il tout de même que nos petites cruautés quotidiennes et nos renoncements ne soient pas autre chose que le fruit d’une insuffisance culturelle, cette sagesse de l’intangible qui fait le lien entre la tête et le coeur ?


J’ai un peu l’impression d’appartenir à une ligue du vieux poêle et de rejoindre le prof de philo et essayiste Serge Cantin qui, dans Le Devoir de samedi, parlait de la difficile transmission de cette fameuse culture. Mais il me semble que si l’école est devenue une fabrique à arpenteurs, à plombiers et à infirmières, il est à peu près temps qu’elle redevienne une fabrique à humains.


Des humains qui, peu importe leur travail et leur statut social, sont capables de réfléchir, d’organiser leur pensée et de lire un texte un peu compliqué sans saigner du nez. Des citoyens qui se rejoindraient ainsi dans un autre langage que celui du marché. Et c’est peut-être là que commencerait le début d’un dialogue cohérent sur ce que nous sommes et nos aspirations, avec les moyens, enfin, d’au moins s’engueuler convenablement.


Ce serait comme d’atteindre un autre niveau de vie, mais qui n’a rien à voir avec le fric.

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