Le niveau de vie

Effaré, depuis plus d’une semaine, je lis et relis les mêmes sentences sans appel, copiées-collées ou presque dans les courriers de lecteurs, les réseaux sociaux et certains blogues. Différentes signatures qui expriment le même mépris pour les petits salariés et les bénéficiaires de l’État, enrobé dans la fatuité de ceux qui, à les entendre, font tourner le monde presque contre son gré.

Pour reprendre où nous avons laissé la semaine dernière, je ne crois pas à la haine du riche. Mais visiblement, lui se sent persécuté, surtout cocufié par l’État qui en réclame encore un peu plus tandis qu’il apprend à la commission Charbonneau à quel point sa confiance a été trahie. Il va ainsi rejoindre la classe moyenne dans une commune contemption du système, mais aussi, de plus en plus, de ceux qui en bénéficient sans y contribuer… Parce qu’il faut bien des coupables.


En fait, c’est comme si le dégoût de la gestion des fonds publics avait muté pour n’être plus qu’un simple dégoût des autres.


Je m’en rends compte : plus encore que la crise étudiante, le débat sur la redistribution de la taxe santé dans la déclaration de revenus des plus riches agit comme un révélateur. Pas de ce que nous sommes, mais de ce que nous ne sommes pas. Ou plutôt, de ce qui nous manque.


***


Du coeur, dites-vous ? Je ne crois pas, non. Le déficit d’empathie n’est pas une faiblesse du coeur, mais une incapacité à se projeter, à s’imaginer à la place de l’autre. Ce qui nous manque pour y parvenir, c’est la culture.


D’ailleurs, après cette vague de mépris, ce qui me « flabbergaste » autrement, c’est l’absence d’un discours conséquent sur la société. Pas chez les pauvres, les exclus, mais chez ceux qui sont tout en haut de la pyramide et qui n’en ont que pour le pouvoir d’achat. Le leur.


Il fallait lire le raisonnement ahurissant de certains, leur richesse simplement légitimée par leur dur labeur et leurs études, comme si l’entrepreneur et le cadre supérieur avaient le monopole des heures supplémentaires et du sacrifice.


Je ne dis pas que les riches sont contre la justice sociale. Je constate plutôt la carence d’outils qui nous permettent, peu importe le revenu, de voir au-delà de soi. Un peu comme si l’humain avait été si soigneusement recouvert du vernis du néolibéralisme que plus rien d’autre ne transpire, à moins de gratter très fort.


D’où la nécessité de réhabiliter la culture, d’en faire une véritable obligation, d’imposer des oeuvres compliquées (surtout si les parents réclament le contraire), de muscler le jugement et d’enrichir les esprits. D’en faire un défi, pour donner le goût d’apprendre, pour instiller la curiosité et le courage de se remettre en cause. Surtout douter de notre confort, de ce qu’il implique. Et aussi, comme je le disais, imposer la culture pour avoir accès à autre chose que son environnement immédiat.


La littérature, le théâtre et le cinéma, pas pour divertir, mais pour entrer dans la tête des autres, découvrir leurs manières de penser, parce que le premier pas vers l’empathie, c’est d’avoir un peu acquis le goût des autres. Saisir leurs motivations, d’où ils viennent, leurs envies et leurs faiblesses. Et, j’allais presque oublier, tout ce qui nous rassemble, et qui fait l’universalité des grandes oeuvres.


Je sais, ce n’est pas une panacée. Aussi serez-vous assez gentils de ne pas me faire parvenir la liste des tyrans cultivés qui jalonnent l’histoire de l’humanité. Mais se pourrait-il tout de même que nos petites cruautés quotidiennes et nos renoncements ne soient pas autre chose que le fruit d’une insuffisance culturelle, cette sagesse de l’intangible qui fait le lien entre la tête et le coeur ?


J’ai un peu l’impression d’appartenir à une ligue du vieux poêle et de rejoindre le prof de philo et essayiste Serge Cantin qui, dans Le Devoir de samedi, parlait de la difficile transmission de cette fameuse culture. Mais il me semble que si l’école est devenue une fabrique à arpenteurs, à plombiers et à infirmières, il est à peu près temps qu’elle redevienne une fabrique à humains.


Des humains qui, peu importe leur travail et leur statut social, sont capables de réfléchir, d’organiser leur pensée et de lire un texte un peu compliqué sans saigner du nez. Des citoyens qui se rejoindraient ainsi dans un autre langage que celui du marché. Et c’est peut-être là que commencerait le début d’un dialogue cohérent sur ce que nous sommes et nos aspirations, avec les moyens, enfin, d’au moins s’engueuler convenablement.


Ce serait comme d’atteindre un autre niveau de vie, mais qui n’a rien à voir avec le fric.

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24 commentaires
  • Jerome Lamontagne - Abonné 4 octobre 2012 05 h 57

    et pourtant

    M. Desjardins
    Je comprends qu'il faut un revenu de taxes et d'impot exceptionnel pour faire .face a une conjoncture exceptionelle

    Cependant, le débat technique fiscal sur la meilleur façon de lever ces revenus supplémentaires est plus complexe que vous ne le laissez croire en sous entendant que les critiques du gouvernement sont incultes.

    Je crois que ce qu'on appelle la progressivité de l'impôt peut a la limite devenir une mesure populiste contre-productive. Il est facile de trouver des exemples courants d'injustice du a la progressivité des taux d'imposition. La faille la plus patente est qu'elle s'applique annuellement alors que de plus en plus de personnes ont des revenus irreguliers. La simple équité voudrait que le taux marginal s'applique sur la moyenne des revenus sur plusieurs annees ce qui n'est pas possible.

    J'aurais largement préfère une taxe exceptionelle sur les actifs plus juste dans
    le contexte. La raison pour laquelle elle n'est pas envisagée est électoraliste. Ce qui démontre encore une fois que relève les taux marginaux les plus élevés est une solution populiste et qu'on fait preuve de sophisme a pourfendre ses critiques en les traitant d'egoiste.

    • Charles Reny - Abonné 5 octobre 2012 14 h 21

      virgules, virgules, virgules...

    • Jerome Lamontagne - Abonné 8 octobre 2012 06 h 40

      m. Reny

      J'écris a partir d'un appareil qui ne favorise pas l'édition de mon texte, d'où les accents, la ponctuation et la mise en page déficiente.

      En espérant votre compréhension.

      Je remarque que les commentaires s'étendent beaucoup sur la nécessite de la culture (qui peut être contre la vertu) mais évitent la difficulté discussion de la fiscalité.

      Ceci confirme pour moi que pour la majorité de la population, un impôt juste est un impôt paye par les autres! C'est du populisme. Et les autres sont de plus égoïstes et incultes! Et d'ajouter des citations critique sur le capitalisme ce qui est hors sujet (même si très intéressant).

  • Richard Evoy - Abonné 4 octobre 2012 06 h 10

    Le neo libéralisme menace à la démocratie

    Excellent article qui amène un point de vue qu'on ne retrouve pas souvent dans les médias "grand public" qui ont l'habitude, quand ce n'est pas carrément pour rôle principal, de faire l'apologie du modèle économique prédateur néo libéral.

    Plus encore, cette idéologie du "chacun pour soi , tout pour moi et au diables les autres" fait que le citoyen abruti par ce martelage idéologique ne se perçoit plus lui-même que comme un travailleur consommateur. C'est cette égoïste manufacturé généralisé qui nous rend facilement influencables et favorables à cette propagande diffusées par et pour l' intérêt des corporations et de leurs actionnaires qui pose le plus grand risque à la démocratie. Voir l'analyse dans l'article ci-joint.

    http://www.truthdig.com/report/item/why_dont_ameri

    • France Marcotte - Abonnée 4 octobre 2012 10 h 49

      Les médias «grand public» qui ont comme rôle principal et sans le dire de faire l'apologie du modèle économique prédateur...

      C'est une activité que l'on pourrait qualifier de criminelle si seulement un contre-pouvoir citoyen pouvait juger de la situation.

      Car les médias ne font jamais la critique de leur propre pouvoir, ils se fondent dans l'air qu'ils nous font respirer.

    • Gaston Carmichael - Inscrit 4 octobre 2012 11 h 42

      Cet article, dont vous donnez la référence est bien typique de ce à quoi M. Desjardins fait référence.

      Il est long, pas facile à lire, et encourage la réflexion.

      Mais il en vaut l'effort. Il nous aide à mieux comprendre le monde dans lequel nous évoluons.

      Merci, M. Evoy.

  • Suzanne Bettez - Abonnée 4 octobre 2012 07 h 27

    Les mots pour le dire...

    Je me trouve avec vous une telle fraternité d'esprit. Merci encore d'y être toutes les semaines dans ce journal que j'aime lire. Et sachez que je vous "partage" avec toute ma communauté facebookienne!

    Longue vie à vous, David.

    Suzanne Bettez

  • François Dugal - Inscrit 4 octobre 2012 08 h 29

    La culture

    La culture permet de distinguer la beau du laid, donc le vrai du faux et la vérité du sophisme.
    L'approche par compétence» de notre cher MEQ est destiné à effacer la culture d curriculum des petits québécois afin de les transformer en consommateurs obéissants.
    Et quant à parler de culture, je me suis rappelé la boutade de l'un de mes anciens profs: «la culture, c'est ce qui reste quand on a tout oublié».
    Mon cher Desjardins, continuez à écrire, je vous lis.

  • Jean Lapointe - Abonné 4 octobre 2012 09 h 17

    Réhabiliter la culture dites-vous.

    «D’où la nécessité, dites-vous, de réhabiliter la culture, d’en faire une véritable obligation, d’imposer des oeuvres compliquées (surtout si les parents réclament le contraire), de muscler le jugement et d’enrichir les esprits. »

    Sommes-nous tellement différents des autres peuples ? Je n'en suis pas sûr. Les gens d'affaires sont malheureusement pas mal partout semblables je pense.

    Je ne dis pas cela pour que nous puissions nous consoler mais plutôt pour éviter de retomber dans le complexe du «né pour un petit pain».

    Nous avons il me semble fait des progrès considérables en matière de culture au Québec depuis les années 60.

    Je dirais plutôt alors qu'il ne s'agirait pas de réhabiliter la culture mais de renouer davantage avec les objectifs de ce qu'on a appelé la «révolution tranquille» comme cela est en train de se faire.

    La priorité des priorité doit être bien sûr l'éducation, à l'École et ailleurs, mais il ne faut surtout pas se limiter aux savoirs requis par la nouvelle économie.

    Il n'y a pas que les savoirs utilitaires qui soient importants. Sûrement pas.

    • enid bertrand - Inscrit 4 octobre 2012 13 h 20

      Quand le bateau coule, ce n'est peut-être pas le temps de discuter de culture.

    • François Dugal - Inscrit 4 octobre 2012 16 h 52

      Quand le bateau coule, c'est parce qu'on a pas assez parlé de culture.

    • Simon Ouellet - Inscrit 4 octobre 2012 17 h 04

      Ah non ? C'est justement le seul moment où l'on peut remettre en question des méthodes qui ne fonctionnent pas, parce que comme vous dites, le bateau coule; quelles en sont les raisons ? Si la culture n'est pas en cause, je me demande ce qui l'est.

      Alors c'est en plein le temps de discuter de culture, plus que jamais parce qu'il faut cesser de "patcher" la coque perçée de toutes parts et changer de bateau.

      Vous qualifiez, ci-dessous, l'article et la plupart des commentaires comme relevant du snobisme intellectuel. J'aimerais bien vous lire expliciter votre pensée, si vous en êtes capable. Porter des jugements, c'est plutôt facile.

    • enid bertrand - Inscrit 4 octobre 2012 20 h 52

      @monsieur ouellet

      Il eut été mieux que je m'explixitasse mieux.

      Je vous laisse ça.

      Vous semblez plutôt doué.

    • Simon Ouellet - Inscrit 7 octobre 2012 09 h 27

      Effectivement, si je lance une affirmation farfelue aux yeux des autres, je suis capable de la justifier.

      On appelle cela faire preuve d'un minimum de rigueur intellectuelle...