#chroniquefd - Miroir, miroir

C’est une petite expérience en apparence grotesque, mais qui finalement ne l’est pas.

Excédées par la tyrannie du paraître propre à notre époque, coup sur coup, deux Américaines viennent d’amorcer un « jeûne » pour le moins étonnant : pendant un mois pour l’une et un an pour l’autre, elles ont décidé de se priver de… miroir, mais également de ne plus prêter attention à leur reflet sur les surfaces réfléchissantes rencontrées en milieu urbain. Le rétroviseur de leur voiture était toutefois une exception. Un geste draconien, une expérience troublante, dont les conclusions gagneraient à sortir du cadre de leurs simples anecdotes, surtout dans une société qui n’a jamais autant attisé le narcissisme, à grand coup de réseaux sociaux. Entre autres.


Cesser de paraître pour mieux être. L’aventure d’Autumn Whitefield-Madrano, journaliste-blogueuse de 36 ans, et de Kjerstin Gruys, sociologue à l’aube de la trentaine, dans l’univers de l’abstinence en dit long sur le présent.


Le blogue d’Autumn (the-beheld.com) a donné le ton de cette tendance - oui, elle est en train de faire des émules - l’an dernier. « Je me suis rendu compte que j’adoptais un “visage miroir”, a-t-elle expliqué il y a quelques semaines au quotidien britannique The Guardian pour justifier son geste. Chaque fois que je voyais mon reflet, j’ouvrais les yeux un peu plus grand, je rentrais les joues et j’abaissais mon menton pour ressembler un peu plus à ce que j’avais envie d’être. Je me trouvais très vaniteuse. »


Réfléchir, pas en groupe ni à voix haute, mais plutôt sur une surface dédiée à la chose : l’activité semble occuper un temps incroyable dans les vies de nos contemporains. Une étude britannique publiée dans les pages de Behaviour Research and Therapy a mis le phénomène en lumière récemment. En moyenne, une femme se regarde 38 fois par jour dans un miroir. Un homme ? 18 fois. Et ces habitudes, loin de se cantonner aux univers matériels, trouvent également une résonance dans les mondes numériques, où cette idée de paraître rythme très bien les mutations sociales et technologiques en cours. Simple question de mise en scène de notre réel qui vient avec l’individualisation des outils de médiatisation.


C’est que, sur les réseaux sociaux, l’existence doit désormais être affirmée régulièrement sur une base temporelle qui se contracte toujours un peu plus sous l’effet du déploiement dans les poches humaines de tous ces appareils qui permettent d’être connecté partout, tout le temps, y compris dans les toilettes, la cabine d’un avion, un parc, une séance de magasinage, une salle de classe. Alouette.


Dans cet environnement, le moi a tendance à se surdimensionner, disons près de 38 fois par jour pour les unes et 18 fois pour les autres, par l’entremise d’un texte, d’une position géographique, d’une vidéo ou d’une photo livrés à l’appréciation et aux regards de nos « followers », comme on dit à Toronto, nos suiveux, à qui il faut montrer qu’on est là, heureux et surtout sans cette mèche rebelle qui pourrait prêter le flanc à la critique. La socialisation en format numérique est ainsi faite : elle met l’accent sur des images lustrées, occulte les sentiments négatifs, encourage le maquillage de la réalité, les demi-vérités qui donnent un certain avantage à l’émetteur, au prix du développement parfois des pathologies dont l’émergence n’a finalement rien d’étonnant.

 

Situation de détresse


Aux États-Unis, par exemple, cette course à l’image parfaite dans les réseaux sociaux place parfois des jeunes filles en situation de détresse, soulignait récemment une psychologue dans les pages du New York Times. En effet, placées en permanence dans un contexte de représentation, dans la rue, les lieux de rencontre et dans les univers numériques, plusieurs d’entre elles finissent par succomber au poids de l’image et à surtout à l’angoisse d’être photographiées à leur insu, sans contrôle sur le résultat final. Elles craignent aussi, horreur, de se retrouver habillées de la même manière sur deux clichés différents diffusés en ligne. Dans certaines sphères sociales, il paraît que ce n’est pas très bien vu.


Ailleurs, c’est la dépression qui guette les adeptes de ce régime du tout à l’ego qui, à toujours être abreuvés par la superficielle perfection des membres de leur communauté, en arrivent, par effet de comparaison, à trouver leur existence un peu morne, futile et finalement peu nourrissante. Et de s’en désoler au point de ne plus être capables de fonctionner en société.


Cette dérive du paraître, que les années 80, bien avant les réseaux sociaux, avaient commencé un peu à magnifier, va d’ailleurs au-delà des mondes numériques et se matérialise parfois dans une histoire de 30 coiffeurs ou encore dans l’expression d’un manque de charisme chez quelques intellectuels de la politique qui, finalement, n’est rien d’autre qu’une incapacité à retourner une galette de steak haché avec classe devant une caméra. Sale temps pour la profondeur, quoi !


Bref, à trop chercher à être beau (ou belle), on finit par atteindre individuellement l’inverse, croit Kjerstin Gruys qui a vécu son année sans miroir comme une libération : en séparant apparence et estime personnelle, « je ne me suis jamais sentie aussi bien », écrit-elle sur un blogue, paradoxalement narcissique, baptisé ayearwithoutmirrors.com (un an sans miroir). Autumn, elle, ajoute : « À la fin de l’expérience, j’étais finalement beaucoup plus sereine. » Un « plus serein » qui, dans une époque subjuguée par ses miroirs, qu’ils soient tangibles ou pas, offre effectivement, collectivement, matière à réflexion.

 

Sur Twitter : @FabienDeglise

3 commentaires
  • France Marcotte - Abonnée 2 octobre 2012 09 h 13

    Huis clos avec le regard de l'autre

    Même Narcisse, à une époque sans miroir, a trouvé le moyen de d'apercevoir son reflet.

    Disons qu'il y a un fond nécessaire, inévitable, tout à fait humain (imaginez quelqu'un qui de toute sa vie ne verrait jamais son reflet, il souffrirait de quoi cette fois?).

    Le miroir, c'est le regard de l'autre, prémédité.

    En rejetant les miroirs, on refuse d'être la proie dans le regard de l'autre, l'autre s'efface de devant le soleil.

    C'est compliqué...

    À bien y penser, la réflexion que pourra inspirer les miroirs sera inépuisable si on s'y met.

  • Louise Breton - Inscrit 2 octobre 2012 10 h 28

    Image virtuelle

    Les miroirs... je m'en passe très bien, les utilise peu je ne me maquille pas, pour Etre qui je suis, et aussi pour ne pas collaborer à l'industrie des cosmétiques... mais ça c'est une autre histoire... j'aime savoir que mon image transmet une idée de la beauté, des cheveux propres peignés, des vêtements intéressants, confortables, un ou deux bijoux significatifs, un foulard coloré et... un sourire franc et ouvert.

    La sur-consommation de miroirs entraîne une image faussée de soi et de la réalité ... d'accord avec ça... c'est à mettre dans le même panier-comportement moderne que les écrans sous toutes leurs formes... des images virtuelles qui faussent la stricte réalité telle qu'elle s'offre à nos yeux naturels !

    Je salue donc avec gratitude cette initiative d'Autumn et Kjerstin.

  • Stéphane Aleixandre - Inscrit 3 octobre 2012 09 h 03

    Mon réflexe dans le miroir.

    J'ai déjà passé une semaine sans me regarder, mais rien n'avait changé, j'avais toujours le même visage. Fred Pellerin a dit dans une entrevue que plutôt que de se servir d'un miroir, il utilisait le regard de l'autre. La personne avec laquelle on vit peur remplacer un miroir. Question de confiance, de transparence. Car le miroir est trompeur: il vous présente à gauche ce qui est ... à droite, et vice versa. On ne se voit donc jamais dans un miroir tel que les autres nous voient. Et comme la symétrie parfaite n'existe pas, on a une image de soi un peu erronée. Et différente des photographies. Contempler notre reflet dans le miroir est une habitude acquise très tôt. C'est le geste le plus simple, et on n'y pense même plus, à moins qu'une chronique audacieuse ne vienne nous rappeler que nous ne sommes finalement jamais seuls.