Les oiseaux de Rushdie

Dans l’entrevue qu’il accordait cette semaine au quotidien Le Monde, l’auteur des Versets sataniques comparait la fatwa qui a frappé son roman à ce premier oiseau posé sur un fil. Il était alors facile de croire que l’appel lancé par l’ayatollah Khomeini, enjoignant à chaque musulman d’assassiner le blasphémateur, n’était le fait que d’une bande d’hurluberlus dont on n’entendrait plus parler. Qui, parmi nous à l’époque, savait même ce qu’était une fatwa ?


Personne ne se doutait que celle qui frappait Salman Rushdie ne serait que la première d’une longue série révélant l’ampleur que prenait dans le monde musulman ce nouveau totalitarisme. Après Rushdie il y aurait les victimes du 11-Septembre, le cinéaste néerlandais Théo Van Gogh, le traducteur japonais des Versets et combien d’autres. Vingt-trois ans plus tard, la récompense proposée par une fondation iranienne en échange de la vie de l’écrivain vient d’être portée à 3,3 millions de dollars.


Une scène est particulièrement troublante dans ce livre où l’écrivain raconte sa vie de paria errant d’un appartement à un autre toujours sous protection policière. Elle se déroule à Londres en 1990 dans le sous-sol blindé du commissariat de Paddington Green. C’est là que l’auteur rencontra secrètement six chefs religieux musulmans. Dans un moment d’égarement, l’écrivain excédé accepta de signer une déclaration dans laquelle il se décrivait comme un bon musulman. Rushdie proposa d’ajouter qu’il était un « musulman laïc ». Mais, pour les intégristes, ce mot signifiait le diable. Il accepta donc de se « couper la langue » et d’« avaler l’hameçon ». Et Rushdie de conclure qu’il était alors « tombé dans le piège de son désir d’être aimé ».


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Ce témoin de première main nous enseigne que les compromis avec les extrémistes sont rarement une solution. En lisant Rushdie, on pense évidemment à ceux qui, tombant eux aussi dans le piège du « désir d’être aimés », ont prétendu que l’hebdomadaire Charlie Hebdo avait jeté de l’huile sur le feu en caricaturant le prophète. Combien de fois Salman Rushdie n’a-t-il pas entendu ces mêmes mots ? Rushdie raconte d’ailleurs que ce sont souvent ses amis de gauche, toujours prompts à excuser les masses musulmanes contre la puissance américaine, qui lui demandèrent de se repentir. Certains lui conseillant même de se résoudre à la censure et d’envoyer son livre au pilon.


Malgré les circonstances différentes, le livre de Rushdie pose la même question que les caricatures de Charlie Hebdo : avons-nous le droit de critiquer les religions ? Précisons que c’est ce droit que l’on nie chaque fois que l’on traite quelqu’un d’« islamophobe ». Comme si le rejet de l’islam en tant que religion, ou la simple critique du port du voile par exemple, pouvait être assimilé à une forme de racisme. La critique d’une religion, la plus bénigne comme la plus radicale, n’a rien à voir avec le racisme. À moins de considérer Marx, Luther, Renan, Sartre, Camus et combien d’autres comme de fieffés racistes.


Si la dénonciation d’une population sur la base de ses origines, de sa race ou de sa couleur est tout à fait inacceptable, la critique même radicale d’une religion reste parfaitement légitime dans un pays démocratique. Tout comme l’est la critique de n’importe quel courant politique, philosophique ou idéologique. Ceux qui dénoncent l’islam en tant que religion ne font pas plus preuve de racisme à l’égard des musulmans que ceux qui dénoncent et critiquent le marxisme ne prêchent le racisme à l’égard des marxistes.


L’enjeu de ce débat est de taille. Car il existe un puissant lobby islamiste qui, associant le blasphème au racisme, veut le faire interdire dans le droit international. La société laïque est celle qui, tout en garantissant la liberté de culte, accepte que les religions ne jouissent d’aucun statut particulier. Dans une société laïque, les religions sont considérées à l’égal de toutes les opinions. On a donc le droit de les critiquer pourvu qu’on respecte les lois. Les religions ont d’ailleurs tout à gagner à se débarrasser de cet ancien privilège qui les mettait à l’abri de la critique.


Rappelons, en passant, que c’est aussi au nom de cette égalité entre les religions et les autres courants de pensée que l’État laïque est justifié d’interdire à ses fonctionnaires de porter des signes religieux, comme il le fait déjà pour les autres signes d’appartenance politique ou idéologique. À moins de tomber lui aussi dans le piège de cet insatiable « désir d’être aimé ».

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