Les oiseaux de Rushdie

Nous connaissons tous le chef-d’oeuvre d’Alfred Hitchcock intitulé Les oiseaux. Dans le livre autobiographique qu’il publie ces jours-ci (Joseph Anton, Plon), le célèbre écrivain Salman Rushdie compare sa condamnation par les intégristes musulmans en 1989 à la scène la plus célèbre du film. Au début, personne ne s’inquiète de voir un oiseau se poser sur un fil de téléphone. Puis, il y en a deux. Puis, trois. Rapidement, ils sont une volée. C’est lorsque le ciel s’obscurcit que l’on commence à comprendre ce qui se passe.

Dans l’entrevue qu’il accordait cette semaine au quotidien Le Monde, l’auteur des Versets sataniques comparait la fatwa qui a frappé son roman à ce premier oiseau posé sur un fil. Il était alors facile de croire que l’appel lancé par l’ayatollah Khomeini, enjoignant à chaque musulman d’assassiner le blasphémateur, n’était le fait que d’une bande d’hurluberlus dont on n’entendrait plus parler. Qui, parmi nous à l’époque, savait même ce qu’était une fatwa ?


Personne ne se doutait que celle qui frappait Salman Rushdie ne serait que la première d’une longue série révélant l’ampleur que prenait dans le monde musulman ce nouveau totalitarisme. Après Rushdie il y aurait les victimes du 11-Septembre, le cinéaste néerlandais Théo Van Gogh, le traducteur japonais des Versets et combien d’autres. Vingt-trois ans plus tard, la récompense proposée par une fondation iranienne en échange de la vie de l’écrivain vient d’être portée à 3,3 millions de dollars.


Une scène est particulièrement troublante dans ce livre où l’écrivain raconte sa vie de paria errant d’un appartement à un autre toujours sous protection policière. Elle se déroule à Londres en 1990 dans le sous-sol blindé du commissariat de Paddington Green. C’est là que l’auteur rencontra secrètement six chefs religieux musulmans. Dans un moment d’égarement, l’écrivain excédé accepta de signer une déclaration dans laquelle il se décrivait comme un bon musulman. Rushdie proposa d’ajouter qu’il était un « musulman laïc ». Mais, pour les intégristes, ce mot signifiait le diable. Il accepta donc de se « couper la langue » et d’« avaler l’hameçon ». Et Rushdie de conclure qu’il était alors « tombé dans le piège de son désir d’être aimé ».


***


Ce témoin de première main nous enseigne que les compromis avec les extrémistes sont rarement une solution. En lisant Rushdie, on pense évidemment à ceux qui, tombant eux aussi dans le piège du « désir d’être aimés », ont prétendu que l’hebdomadaire Charlie Hebdo avait jeté de l’huile sur le feu en caricaturant le prophète. Combien de fois Salman Rushdie n’a-t-il pas entendu ces mêmes mots ? Rushdie raconte d’ailleurs que ce sont souvent ses amis de gauche, toujours prompts à excuser les masses musulmanes contre la puissance américaine, qui lui demandèrent de se repentir. Certains lui conseillant même de se résoudre à la censure et d’envoyer son livre au pilon.


Malgré les circonstances différentes, le livre de Rushdie pose la même question que les caricatures de Charlie Hebdo : avons-nous le droit de critiquer les religions ? Précisons que c’est ce droit que l’on nie chaque fois que l’on traite quelqu’un d’« islamophobe ». Comme si le rejet de l’islam en tant que religion, ou la simple critique du port du voile par exemple, pouvait être assimilé à une forme de racisme. La critique d’une religion, la plus bénigne comme la plus radicale, n’a rien à voir avec le racisme. À moins de considérer Marx, Luther, Renan, Sartre, Camus et combien d’autres comme de fieffés racistes.


Si la dénonciation d’une population sur la base de ses origines, de sa race ou de sa couleur est tout à fait inacceptable, la critique même radicale d’une religion reste parfaitement légitime dans un pays démocratique. Tout comme l’est la critique de n’importe quel courant politique, philosophique ou idéologique. Ceux qui dénoncent l’islam en tant que religion ne font pas plus preuve de racisme à l’égard des musulmans que ceux qui dénoncent et critiquent le marxisme ne prêchent le racisme à l’égard des marxistes.


L’enjeu de ce débat est de taille. Car il existe un puissant lobby islamiste qui, associant le blasphème au racisme, veut le faire interdire dans le droit international. La société laïque est celle qui, tout en garantissant la liberté de culte, accepte que les religions ne jouissent d’aucun statut particulier. Dans une société laïque, les religions sont considérées à l’égal de toutes les opinions. On a donc le droit de les critiquer pourvu qu’on respecte les lois. Les religions ont d’ailleurs tout à gagner à se débarrasser de cet ancien privilège qui les mettait à l’abri de la critique.


Rappelons, en passant, que c’est aussi au nom de cette égalité entre les religions et les autres courants de pensée que l’État laïque est justifié d’interdire à ses fonctionnaires de porter des signes religieux, comme il le fait déjà pour les autres signes d’appartenance politique ou idéologique. À moins de tomber lui aussi dans le piège de cet insatiable « désir d’être aimé ».

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7 commentaires
  • Marie Royer - Inscrite 28 septembre 2012 07 h 46

    Islamisme et limite au droit d'opinion et de critique

    J'ose espérer que votre voix toujours éclairée et bien réaliste, titille enfin l'inconscience, l'insouciance et surtout la grande paresse intellectuelle de nombre de ceux qui tiennent la plume à la main ici.

  • François Dorion - Inscrit 28 septembre 2012 12 h 25

    critique

    Les religions judéo-chrétiennes interdisent de tuer. C'est donc une déviation de ces religions qui est critiquée lorsqu'on critique l'inquisition.
    J'ose espérer que ce sont ces mêmes déviations que condamne le laïcisme, et non les religions elles-mêmes.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 28 septembre 2012 12 h 47

    Une autre grande chronique !

    Bravo !

    • Diane Leclerc - Abonnée 29 septembre 2012 12 h 00

      Tout à fait d'accord !

  • Georges Tissot - Abonné 28 septembre 2012 13 h 33

    Débat?

    Baltasar Gracian écrit dans son traité “Oraculo Manual y arte prudencia” ( Oracle Manuel et art de prudence ) ( 1647), selon la traduction de Benito Pelegrin, “ Il n’y a pas de beauté sans fard, ni de perfection qui ne tombe en barbarie sans le relief de l’art: il secourt le mauvais et perfectione le bon. La nature nous abandonne souvent inopinément: cherchons le refuge de l’art. Le meilleur naturel est inculte sans lui et il manque la moitié aux perfections si elles ne sont pas cultivées. L’homme est grossier sans artifice et a besoin d’être poli en tous ordres de perfections.” Pensée fondamentale chez Gracian, dit l’auteur. Cet aphorisme a été repris tel un écho par La Rochefoucauld ( Maximes 155) et chez La Bruyère ( De la société et de la conversation). C’est par la création que la personne s’élève ou se perd. La critique suppose une capacité de distanciation par rapport à toutes les créations humaines, c’est- à-dire tout ce que les humains inventent. Certains-nes pensent qu’il y a des “réalités” qui ne sont pas des créations humaines et alors qui sont au-delà de toute critique, réalités qui, croient-elles, sont liées soit à “la” nature, ou à une sphère dite divine qu’eux seuls peuvent connaître pcq ils-elles y croient. Là-dessus pas de débat possible. Seule la violence, la voie pour imposer la dogmatique de la croyance, peut tendre vers l’unique vérité. Ces personnes sont des possédantes-possédées. Elles ne peuvent exercer leur capacité de distanciation pcq elles croient impossible de se détacher de ce qui les possède! Elles ne savent pas que l’humain est le seul souverain créateur des finalités de l’existence.

  • Marie-Thérèse Séguin - Abonné 29 septembre 2012 11 h 10

    Quelle belle chronique!

    Monsieur Rioux, je suis une lectrice régulière de vos chroniques. Elles sont toujours fort intelligentes et éclairantes. Celle-ci l'est particulièrement dans un monde qui, au nom de "bonnes intentions", ne semble plus être capable de distinguer, comme vous le rappelez fort bien, ce qui est de l'ordre de la saine critique de ce qui peut s'apparenter à du racisme. Je vous remercie de votre apport critique du "politiquement correct" qui nous étouffe... Même dans les universités, là où nous sommes censés avoir une parole "libre", nous sommes devenus frileux tant est latente la menace inavouée, mais toujours rampante, de "cibler" ceux et celles qui pensent autrement. La "bonne" pensée qui se vit comme étant la "vraie" gauche est devenue impitoyable. Merci monsieur Rioux de nous redonner la boussole de la rigueur.