L’éternelle remise en question

La charge est lancée. Si les conservateurs à Ottawa marquent des points, il faudra reprendre le débat pour exiger, encore une fois, le respect de la part des hommes de la liberté des femmes de disposer de leur corps comme elles l’entendent, sans que des excités religieux viennent leur dicter leur conduite.

Les femmes avaient fini par penser que le débat était clos et qu’elles n’auraient plus jamais à revenir sur un dossier débattu jusqu’à plus soif il y a des décennies. Mais nous y voilà de nouveau.


On est prêt à remettre en question la liberté des femmes, leur capacité de prendre les décisions qui les concernent et d’exercer un jugement sur les raisons qui les conduisent à une telle décision. On ne leur fait tellement pas confiance que les législateurs veulent s’en mêler. Nous sommes de retour au point de départ grâce au choix de Stephen Harper de ne pas respecter sa propre parole et de laisser la bride sur le cou à certains de ses députés qui rêvent de reprendre le haut du pavé sur la liberté des femmes de disposer d’elles-mêmes.


Il y a toujours eu des avortements. Depuis que le monde est monde. Le nier serait l’équivalent de jouer à l’autruche. On ne saura jamais le nombre de femmes qui y ont laissé leur vie parce que les moyens choisis n’étaient pas les plus sécuritaires. L’Histoire nous raconte que les herbes ont souvent été les seules amies des femmes, même si les risques étaient grands et les résultats pas toujours ceux qu’on espérait.


Puis d’autres moyens plus sophistiqués et plus dangereux ont été inventés. Ma génération a connu les bains de moutarde, les broches à tricoter, les opérations dans des lieux clandestins par des faiseuses d’anges ou des étudiants en médecine, dans des conditions de propreté souvent douteuses et dans l’anonymat complet qui donnait comme résultat, quand le travail était fini, qu’on vous disait : si vous saignez trop, rendez-vous à l’hôpital. Moi je ne vous connais pas et vous, vous ne m’avez jamais vu. Tout ça sans anesthésie, à froid, avec une débarbouillette dans la bouche pour atténuer les cris d’horreur.


Les gains que nous avons faits à travers le temps, grâce à la lutte des femmes, mais aussi à un homme comme le Dr Henri Morgentaler, ont permis aux femmes d’avoir accès à des médecins gynécologues, à des avortements dans des conditions sécuritaires qui leur permettent d’avoir d’autres enfants par la suite si elles le désirent. Ça leur a permis également de recevoir les conseils utiles quant à la contraception pour éviter une autre grossesse non désirée.


C’est à tout ça que les conservateurs religieux s’attaquent. Leur démarche ne ferait pas cesser les avortements, mais les retournerait dans la clandestinité avec tous les dangers que cela comporte pour la vie des femmes.


J’en ai croisé, dans ma vie, des femmes qui constataient, avec souvent beaucoup de tristesse, qu’elles ne pouvaient pas avoir un enfant à ce moment-là précisément. Pour une multitude de raisons. Quand ça leur arrive, elles sont toutes affolées et elles sont dans l’urgence de trouver une solution parce que le temps passe si vite et elles savent que la décision doit être prise dans un délai donné. Jamais, je dis bien jamais, je n’ai rencontré une femme qui m’a dit qu’elle vivait cette décision sans tristesse, sans angoisse et sans regret. Chaque fois, c’est la déchirure. C’est pourquoi il faut accueillir la confidence avec attention et soutien.


Aucune femme ne se fait avorter par plaisir. Jamais. C’est une décision grave qui implique qu’on accepte de se faire fouiller le ventre, étalée sur une table d’opération, les jambes ouvertes, ce qui, déjà, est un sale moment à passer pour n’importe quelle femme. Le reste n’est pas plus joyeux. Il faut être un homme préhistorique pour ne pas comprendre ça.


Sauf que des hommes préhistoriques, il n’en manque pas chez les conservateurs canadiens. Les hommes, comme par hasard, sont toujours aux premiers rangs pour combattre l’avortement, dans tous les pays du monde. Sans doute parce qu’ils croient que nous les faisons toutes seules… Étrange quand même.


J’ai connu autrefois une gynécologue québécoise, l’une des premières à Montréal, qui disait ceci : « Si c’était les hommes qui portaient les enfants, l’avortement serait un sacrement. »


Il y a matière à réflexion dans cette phrase. Les hommes, à travers les multiples religions qu’ils ont développées, se sont toujours assurés que les femmes étaient tout en bas de l’échelle, obéissantes et silencieuses. Ils ont gardé le meilleur rôle. Certains d’entre eux ont quand même changé avec le temps. Ils sont devenus plus sensibles aux revendications des femmes, et plus justes aussi. Il reste la vieille garde qui a trouvé refuge dans le Parti conservateur canadien. Il faudrait remettre leurs pendules à l’heure.

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