Culture, vous dites?

En dehors du champ du divertissement, dont l’offre est rehaussée par les festivals et autres manifestations gratuites, c’est à la méfiance que s’exposent ici les gens qui lisent, réfléchissent, possèdent un minimum d’érudition.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir En dehors du champ du divertissement, dont l’offre est rehaussée par les festivals et autres manifestations gratuites, c’est à la méfiance que s’exposent ici les gens qui lisent, réfléchissent, possèdent un minimum d’érudition.

Bon ! Maka Kotto est un homme charmant et de bonne volonté, soit ! À lui, le portefeuille de la Culture ; mais on s’interroge. Le nouveau ministre a bel et bien une côte à remonter pour le milieu. Faut dire que, dans l’ancien cabinet fantôme du PQ, ses interventions en la matière se faisaient bien rares. On l’entendait à peine, sauf pour appeler la Chambre à saluer la mémoire des grands artistes disparus. Il devra désormais retrousser ses manches, faire preuve de dynamisme sur tous les fronts et dissiper nos doutes. Ça prend un batailleur au poste. Eh bien, bataillez, maintenant. Du pain sur la planche ? Et comment !

Car avec l’accession du PQ au pouvoir, on se prend à rêver à un important sommet sur la culture. Celui-ci dépasserait les limites du portefeuille dévolu à Maka Kotto pour embrasser bien évidemment l’éducation, la technologie, la mise en marché et tout le reste. Langue et culture se tiennent la main. Se pencher sur l’une sans ausculter l’autre paraît impensable.


À l’heure où le parti de Pauline Marois veut entreprendre une grande réflexion sur l’identité québécoise - D’où venons-nous, où allons-nous ? -, un questionnement approfondi sur la culture s’impose donc. J’entends la culture sous toutes ses formes, autant dans son patrimoine matériel et immatériel qu’à travers ses ancrages dans l’avenir. Et ce, à une époque où les nouvelles technologies bouleversent la donne, où les budgets alloués à la culture stagnent lamentablement et où, dans les rangs fédéraux, le je-m’en-foutisme fait mal au coeur.


D’autant plus urgent, ce remue-méninges, que la francophonie elle-même a perdu des plumes à l’échelle planétaire sur la Toile et ailleurs. L’anglais domine la sphère internationale et les replis sur soi paraissent stériles. D’où ce besoin de s’inscrire dans une vaste courtepointe, pour mieux survivre justement. Ravis d’exporter nos artistes ailleurs, mais souvent trop frileux pour reconnaître la valeur des sources d’influence mondiales qui nous baignent, on a souvent des réflexes de Séraphin. Lisez des auteurs québécois, entend-on. Bien sûr, bien sûr, dont des francophones, des anglophones, des multiculturels, tuques et turbans, mais également des écrivains des quatre coins du monde. Toute culture vibrante en est une d’ouverture, d’emprunts et de dons, depuis l’aube de l’humanité, a fortiori en nos temps de mondialisation.


Prendre les virages du xxie siècle est indispensable, mais confondre le contenant des nouvelles technologies avec le contenu culturel à diffuser constitue néanmoins un piège. Reste à marcher comme un funambule.


Le dernier important rapport sur la politique culturelle au Québec date de 1992, adapté des réflexions d’un groupe-conseil présidé par Roland Arpin. On peut dire qu’il a changé, notre paysage depuis lors. Refaire l’exercice en battant le rappel de la société civile ne ferait de tort à personne.


Car la population en général (toutes origines confondues), mais aussi les créateurs, les enseignants, les intellectuels, les sociologues, les étudiants (qu’on a découverts si éloquents au printemps) ont des choses à dire, des pistes à proposer. Il serait malheureux que des orientations nouvelles n’émanent que de l’État, sans laisser voix au chapitre à ceux que ces questions passionnent.


Réels sont les risques qu’un éventuel sommet sur la culture soit détourné comme simple outil politique, par effet pervers du nationalisme (même quand on appuie cette cause). Mais repérer les pièges, c’est se donner le pouvoir de les éviter.


Tant de mythes tenaces sont à déboulonner… Les Québécois aiment la culture, dit-on. Oui, mais de quelle culture parle-t-on au juste ? Hors du champ du divertissement - aux limites repoussées, il est vrai, grâce aux festivals et autres manifestations gratuites qui haussent la qualité de l’offre -, c’est à la méfiance que s’exposent ici les gens qui lisent, réfléchissent, possèdent un minimum d’érudition, raillés par un bataillon d’humoristes, écartés des tribunes publiques - avec une exception qui confirme la règle : l’anthropologue Serge Bouchard. Grosso modo, la télé témoigne du grand nivellement par le bas, et ceux qui rêvent de stimulation intellectuelle pitonnent avec soupir ou ferment leur écran plat en trouvant mieux à faire.


L’anti-intellectualisme primaire, né d’un complexe d’inculture, généralisé sur les rives du Saint-Laurent, nourri par les carences du système d’éducation, fleurit et prospère. Cette plante vivace tire ses racines dans la fuite des élites francophones au moment de la Conquête, puis durant la Grande Noirceur à travers les sermons des curés enflammés contre les libres penseurs et d’un Duplessis allergique aux joueurs de flûte et de piano. Si l’art, jugé à peu de frais élitiste, fait encore si peur tant de décennies après la Révolution tranquille, comment encourager sa démocratisation ? On devrait être débarrassés de ces préjugés depuis longtemps, terribles repoussoirs aux apprentissages culturels, mais la méconnaissance du passé perpétue ces blocages.


Autre mythe : celui, romantique, d’une culture traditionnelle ancrée solidement au Québec, garante de notre identité profonde. Même dans les campagnes, la riche tradition orale issue de la vieille France et des violons de la verte Irlande bat de l’aile. La culture populaire a changé depuis l’apparition de la télé au milieu du xxe siècle, en mode accéléré à l’ère d’Internet. Les groupes folkloristes et les centres d’archives sont devenus les grands gardiens de la mémoire. Alors, plutôt que de se bercer d’illusion de survivances globales, en exhibant un violonneux ou une tisserande pour la bonne bouche, mieux vaudrait trouver des moyens de transmettre à l’école de manière vivante ces trésors-là, en même temps que notre histoire, si mal enseignée. Et que l’histoire tout court, au fait.


Notre culture n’est pas une île. Elle est d’hier et de demain, à vous, à moi, à eux. Un chant parmi les chants du monde abreuvé au plus grand nombre de sources possibles, unique malgré tout. Faudrait quand même, dans un premier temps, apprendre à mieux l’aimer.

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