Fred à André à Ferdinand

À Saint-Élie-de-Caxton, la traverse de lutins est aussi célèbre que le chemin de croix derrière l’église. «Le conte, c’est le symptôme. La maladie, c’est l’insatisfaction», dit le conteux du village mauricien.
Photo: Josée Blanchette À Saint-Élie-de-Caxton, la traverse de lutins est aussi célèbre que le chemin de croix derrière l’église. «Le conte, c’est le symptôme. La maladie, c’est l’insatisfaction», dit le conteux du village mauricien.

Saint-Élie-de-Caxton — La route serpentine de Saint-Barnabé, mon ancien village mauricien, vers Saint-Élie-de-Caxton, où je n’ai pas remis les pieds depuis 25 ans. J’ai vu Fred Pellerin conter dans une salle de classe du Cégep du Vieux-Montréal, la première fois, il y a onze ans, un gringalet en forme de cintre en Phentex, trop jeune pour sa vieille âme, trop feluette pour son costume d’épouvantail à carreaux. Puis je l’ai suivi dans sa montée vers la gloire, au Lion d’Or, au Monument-National, au Théâtre du Rond-Point à Paris, dans une grange à Eastman, dans la vieille église de Saint-Eustache. Je m’organise pour le fréquenter à l’échelle humaine.

Mais c’est la première fois que je le découvre dans son habitat naturel, au village qui l’a vu naître et qu’il a mis au monde, qu’aucun GPS ne peut plus ignorer, repaire de 1676 âmes, lutins et gnomes, de barbier déjanté avec « chignon sur rue », de sa grand-mère diabétique par conviction, de curé « neu », d’épicière ovulatoire, d’arbre à paparmanes, de légendes rurales, de personnages plus vrais que nature, l’emblème d’un Québec profond dont nous portons la mémoire au fin fond de nos atomes crochus. Entre le doux et le fou, la braise et le feu, Fred a redonné à des centaines de milliers de personnes la fierté de leur appartenance « de souche ». Il a soufflé sur les tisons d’un nationalisme sous-terrain, celui des racines.


Derrière ses lunettes rondes, Fred a mûri, pris de l’assurance, 35 miles au compteur et des centaines de milliers de kilomètres dans le bazou. Sur scène, son personnage est resté débonnaire comme un Sol, un croisement entre un jeune Vigneault, Yvon Deschamp et Richard Desjardins. Dans la vie, la vraie ou la fausse, je retrouve la gouaille de mon grand-père gaspésien, le même sourire de paysan ratoureux, toujours à étirer la vérité comme une tire Sainte-Catherine qui va finir par vous « coller la menteuse ».


Avec lui, une menterie n’en est pas une, une simple entorse tout au plus, les glissements de sens amusent, la réalité prend des plis. « La vérité, c’est négociable. C’est comme l’heure, ça dépend à quelle heure tu la demandes ! », dit-il dans son dernier spectacle, De peigne et de misère.


Si jamais vous faites comme les 30 000 touristes qui se pointent à Saint-Élie chaque année et demandez où habite le conteux, attendez-vous à des réponses d’habitants : « Une fois par an, raconte Fred, on fait un meeting avec le monde du village et on prépare des nouvelles menteries. Faut qu’ils soient prêts ! Ils vont répondre : « Je peux pas vous dire où, mais il répare ses gouttières… » » Fred a fait du mensonge une fierté caxtonienne, une spécialité micro-régionale sans rupture de stock possible.

 

Fred à tout le monde


Un tour de force, le jeune ambassadeur des régions a trouvé la façon de rallier tout un chacun, les intellos comme les analphabètes, les urbains comme les banlieusards et les ruraux, même Kent Nagano et sa « fanfare ». Notre chevalier du Québec sans médaille fait un pied de nez aux honneurs, gosse dans l’authentique et fraie avec les personnages de ses spectacles, trouvés sur la rue Principale de Saint-Élie. Nous y croisons Léo et Marcel (le petit-fils de l’homme fort et le fils du boucher), surnommés les « Canadiens errants », 350 ans à eux deux.


- T’as rien à nous conter, là ? demande Léo.


- Ben non, c’est toi qui m’en contes, répond Fred.


Je glane au passage un « a déplace de l’air sans précaution », une métaphore poétique qui aboutira sûrement dans une chanson ou un conte. Fred vient de la mettre sur sa langue, comme une paparmane tombée de l’arbre. Il se défend bien de faire dans la nostalgie ou La soirée canadienne : « C’est une langue actuelle que j’emploie. J’suis pas nostalgique, je suis espérant ! Le temps dont je parle, c’est pas le passé, c’est un temps idéal, un temps mythique. »


Comme tous les cordonniers mal chaussés, Fred ne raconte pas d’histoires à ses trois enfants (7-4-2) pour les endormir le soir, mais il les tient bien réveillés le jour en leur faisant voir la lumière dans les craques du plancher de leur maison, celle de leur arrière-arrière-grand-mère. Dans son potager, entre l’allée des oignons et celle des citrouilles, il y a aussi celles du rêve et de l’espoir, des légumes qui font rire et brailler. « Le biaisage de regard, c’est ça que je veux donner à mes enfants. Le réel, c’est pas ce qu’on essaie de nous vendre. Chez nous, on a matante Suzanne, qui est un vrai personnage, et Marie-Poulet, notre quatrième enfant, le bouc émissaire, celui qu’on oublie toujours quelque part. C’est une brèche dans la réalité. Mes contes sont un symptôme de ça. Le conte, c’est pas la maladie. La maladie, c’est l’insatisfaction par rapport à l’offre, l’angle approuvé, commercialisé. Il faut que j’apporte autre chose, sinon c’est trop frustrant. »

 

Il était même pas une fois


Et ça donne une vraie traverse de lutins dans le village, et aussi des « runs de légumes » lorsque le jardin déborde en septembre. « On part en bicycle avec les enfants et on va porter des betteraves et des zucchinis aux vieux. On attache aussi une recette parce que les zucchinis, ils savent pas comment les manger. On a rentré le zucchini dans la chaîne alimentaire du Caxton ! Pis des fois, on trouve un gros plat de potage au zucchini sur notre galerie… »


Fred vit pour ce partage de valeurs, notamment avec la maison d’artistes en résidence qu’il a achetée pour inviter des créateurs chez lui, des poètes, des chanteurs, qui viennent y écrire ou composer et offrir un spectacle en échange de cette hospitalité caxtonoise. « On est dans une époque de tirage de couvarte. Ça maintient la tension. L’équilibre social et économique réside là. Si, à la place, tu pousses dans la couvarte, c’est simple en crisse. Si tu donnes au moment où il faut demander, ça fourre la patente ! »


En attendant que cet esprit communautaire fasse des petits - autant que Mme Gélinas, qui en a eu 473 -, Fred poursuit sa quête avec l’humilité du pèlerin, sans s’encombrer des étiquettes : conteux, humoriste, chansonnier, parolier, trad ou visionnaire, papa, mentor, mari, frère, pote, voisin, ti-cul du village.


Fred nous invite dans un monde bien moins délirant que celui sur lequel nous prétendons avoir une emprise. Et c’est peut-être pourquoi il verse une larme à la fin du spectacle, toujours la même, triste de refermer cette porte entrouverte sur la mince lueur d’espoir d’un imaginaire qui nous rend tous plus solidaires.

 

cherejoblo@ledevoir.com

Twitter.com/cherejoblo

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Croisé Claire, une Française de Corbas, près de Lyon, qui avait vu L’arracheuse de temps là-bas. Avec son audioguide autour du cou, elle a reconnu Fred immédiatement, tout étonnée qu’il habite vraiment Saint-Élie. Partie de Trois-Rivières sur le stop, son arrêt caxtonien aura valu le détour. Fred repart en tournée dimanche pour La Rochelle séduire les Français, mille après mille.

 

Adoré le dernier disque de Paul Daraîche, Mes amours, mes amis. Du country comme on l’aime avec du millage dans la voix. Des duos surprenants, tout du long, notamment avec Dick Rivers, Richard Desjardins et Hugues Aufray, magnifique Stewball. J’aurais aimé entendre Mille après mille avec Fred Pellerin. C’est peut-être partie remise pour un spectacle à Saint-Élie… Je réserve tout de suite une « bundle » de billets.

 

Aimé la performance du Cirque Éloize dans ID. Du cirque urbain, acrobatique, un numéro que j’enlèverais (le spectateur couché à terre qui risque sa vie) et du rythme même si on met du temps à embarquer. À voir avec les petits casse-cou en devenir. Tout le contraire d’un spectacle de Fred Pellerin. Jusqu’au 6 octobre à la Tohu.

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JoBlog

Il sera une fois

Dire que Fred est devenu un chantre du pays, du nationalisme, ce n’est presque rien évoquer de la fougue, de la buée dans les lunettes de celui que mon collègue Sylvain Cormier a surnommé le Harry Potter de Saint-Élie-de-Caxton. Je l’ai vu sur scène le 5 septembre, dans son nouveau De peigne et de misère, le lendemain d’une victoire défaite, et le crève-cœur était palpable à l’œil nu, la larme de la finale bien humide.

Heureusement, par mille détours farfelus, Fred nous redonne la notion du temps, ce qui n’est pas rien. Et si sa langue vivante atterrit comme il le souhaite dans Le Petit Robert, si ses lampions roses à la paparmane (5 $ pour trois) allument des vocations, une petite flamme de rien pour faire un vœu de tout, Fred aura gagné toutes les fois où il n’était pas encore une fois.

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La prise de parole de Fred Pellerin





Le Petit Robert de Fred Pellerin


1 commentaire
  • Jean-Yves Bourgault - Abonné 28 septembre 2012 09 h 38

    Fred à André à Ferdinand à Josée

    Mercie pour cette embillie matinale dans notre ciel en carence de grandes rêveries.