L’écriture et la mort, l’écriture ou la mort

Dans Testament, l’écrivaine de 23 ans Vickie Gendreau, diagnostiquée d’un cancer du cerveau en juin dernier, anticipe sa mort et imagine la réaction de ses proches.
Photo: Christian Blais Dans Testament, l’écrivaine de 23 ans Vickie Gendreau, diagnostiquée d’un cancer du cerveau en juin dernier, anticipe sa mort et imagine la réaction de ses proches.

Imaginez. Vous venez de mourir. À 23 ans. Cancer du cerveau. Vous avez laissé un livre écrit dans l’urgence pour vos amis, votre ex, votre famille. Un livre-testament, dans lequel vous vous êtes mis à nu. Imaginez. Comment chacun va-t-il réagir ? Réagir à votre livre, réagir à votre mort, d’abord ?

Anticiper sa mort et imaginer comment réagiraient ses proches en leur prêtant ses mots : c’est ce que fait dans Testament Vickie Gendreau, 23 ans, à qui on a diagnostiqué en juin dernier un cancer du cerveau.


Vous l’avez peut-être entendue à la radio, vue à la télé. Ça remue, oui. Ce combat contre la mort. Si jeune. Cette lutte avec soi-même pour garder la tête froide, les idées claires. Cette force exemplaire. Cette vulnérabilité, cette candeur, presque. Cette générosité. Ce témoignage-choc, direct, sans fard.


Ça frappe aussi dans le livre comme tel, bien sûr. Ça : le fait vécu. La mise à nu. Ça : la menace terrible de la maladie qui tue, de la jeunesse foutue. Et les foutus traitements qui n’en finissent plus.


Il y a ça, donc. L’aspect livre-vérité. Qui rentre dedans. Nécessairement. Mais si vous vous attendez à lire un témoignage linéaire, chronologique, à la lettre, au ras des pâquerettes, facilement déchiffrable, facilement catégorisable, étiquetable… détrompez-vous.


Le premier livre de Vickie Gendreau a des allures de fourre-tout. C’est écrit sous forme de fragments. S’y entremêlent passé, présent et futur, récits en prose et poèmes, descriptions froides de menus d’hôpital et scènes de bar où des danseuses nues, dont la narratrice, se démènent autour d’un poteau pour exciter les clients en vue d’empocher de l’argent. Scènes de prostitution, aussi. Et une scène de viol, obsédante.


C’est échevelé, garroché par moments. Ça fesse. Pensez à du Lisa LeBlanc. Avec une touche de Josée Yvon. C’est cru, c’est dur, c’est frontal. Pas autant que du Christine Angot, du Virginie Despentes, mais quand même. C’est poétiquement sublime au tournant ; ça pourrait ressembler à du Hélene Monette par certains côtés. Ça vous donne une idée ?


Dans le tout dire, jusqu’à l’impudeur, mais en plus trash, ça navigue dans les eaux d’une Annie Ernaux. Et parce que le cancer débarque au milieu d’une peine d’amour dévastatrice, il y a le Je ne veux pas mourir seul, de Gil Courtemanche, qui pourrait apparaître en toile de fond. Mais sous un autre titre, plus évocateur ici, plus long. Du type : Je ne veux pas mourir avant d’avoir connu l’amour, le vrai.


Je ne suis pas en train de dire que Vickie Gendreau, c’est du LeBlanc, du Angot, du Monette, etc. Je ne dis pas non plus qu’il s’agit là d’influences littéraires : je ne sais pas quels auteurs elle a lus. Je ne connais pas Vickie Gendreau personnellement. Je sais seulement que la poète Marie Uguay, morte du cancer à l’âge de 26 ans, semble importante pour elle, qu’elle y fait référence plus d’une fois dans Testament.


Je suis en train de dire que ce livre a de remarquables qualités littéraires. Malgré ses imperfections. Qu’il a sa propre logique, une logique métaphorique, aux motifs récurrents. Qu’il comporte des illuminations, des images fracassantes. À côté de passages moins convaincants.


L’impression que ça frôle l’écriture automatique par bouts, vers la fin surtout. Et que c’est souvent énigmatique, codé, comme si ça s’adressait à certaines personnes en particulier, à des lecteurs privilégiés. Normal, me direz-vous, pour un livre-testament qui s’adresse d’abord aux proches, où chaque destinataire, identifié par son prénom, a droit à son propre legs sous forme de texte.


Je suis en train de dire que nous sommes dans la littérature, dans l’écriture. Dans l’urgence de l’écriture. Ce livre est comme un cri. Le cri d’une personne qui se bat pour vivre, et dont la lutte passe par les mots, par les mots aussi.


Je suis en train de dire que la fiction dépasse bel et bien la réalité. Que tous les passages où l’auteure s’imagine déjà morte et fait réagir ses proches, se met dans leur tête, leur fait dire ce qu’elle aimerait les entendre dire peut-être, non pas dans le sens de la flatterie nécessairement, mais dans le sens de la franchise, de la révélation, de l’aveu… tous ces passages-là sont bien plus forts que n’importe quel livre dit livre-vérité.


Je suis en train de dire que, de toute façon, la vérité n’existe pas en littérature. Que dès qu’il y a écriture, il y a transformation, il y a fiction. N’en déplaise à Annie Ernaux, dont j’adore l’écriture néanmoins.


Je suis en train de dire que je souhaite lire encore et encore Vickie Gendreau.


Extrait : (C’est la mère, ici, qui s’exprime, dans les mots de l’auteure.)


« Je n’ai rien compris au livre de Vickie. Son ami Mathieu va m’aider à extraire le sens de ce document. Ce livre, il est censé être pour tout le monde. Je suis personne et tout le monde en même temps. Telle mère, telle fille. Fille folle. J’aurais dû flatter mon ventre plus souvent. C’est comme si j’avais mis trop de persil dans tout. Et tout d’un coup, boom, massue. Ma fille est morte. Je dois relire son livre. Je lui ai promis de ne pas l’oublier. Je vais réessayer. Mais, avant, je vais aller dans la cuisine et je vais l’appeler. Je ferme les lumières, j’ouvre les lumières. Vickie ? Vickie ? »

1 commentaire
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 30 septembre 2012 14 h 43

    Dans la légende de la photo,

    on peut lire «Vicky», alors que dans le texte c'est «Vickie». C'est «Vicky» ou «Vickie» ?