Écrit à la main

L’ourdou est la langue officielle du Pakistan, quoiqu’elle soit en fait partagée par une minorité, mais sa voix journalistique la plus ancienne est une feuille de quatre pages publiée depuis 85 ans à Chennai, capitale de l’État du Tamil Nadu, au sud de l’Inde. Complètement décalé par rapport à l’ambiante réalité technologique, The Musulman a ceci d’extraordinairement singulier qu’aujourd’hui encore, il est écrit à la main. Le journal est toujours installé dans le même local de 75 mètres carrés, près de la mosquée Wallajah, dans le quartier de Triplicane. Internet ne l’a pas empêché, jusqu’à maintenant, de survivre à son anachronisme.

L’ourdou, considéré comme la langue identitaire de l’islamité dans le sous-continent, compte 160 millions de locuteurs au Pakistan et en Inde, mais on ne le parle pas beaucoup à Chennai où la communauté musulmane n’est pas prédominante, ce qui rend d’autant plus étonnante la pérennité de ce petit quotidien manuscrit, fondé en 1927. Le journal tire officiellement à 21 000 exemplaires et il coûte une roupie (2 cents). Pas de salle de rédaction comme telle. Les nouvelles — locales, nationales et internationales — sont repiquées à gauche et à droite ou lui sont envoyées par des collaborateurs. La matière lui parvient souvent en anglais. Il y a trois traducteurs, après quoi quatre scribes se partagent l’écriture en calligraphie arabe de chacune des pages, ce qui leur prend environ trois heures.
 
The Musulman est une œuvre d’art autant qu’un journal. Son propriétaire, Syed Arifullah, petit-fils du fondateur, n’est pas technophobe, il poursuit simplement la tradition familiale. Il est joignable par téléphone cellulaire, comme tout le monde, et les informations sont transmises au journal par courriel. Le ministère indien des Affaires extérieures a commandité la production d’un documentaire d’une dizaine de minutes au sujet du journal, qui fait à peine ses frais. Le film a été lancé sur YouTube dans l’espoir d’attirer les dons.
 
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Il n’y avait encore en Inde, il y a dix ans, que dix millions d’utilisateurs d’Internet. Leur nombre a dépassé la barre des 100 millions en 2011. Ce faisant, la population indienne d’internautes est devenue la plus nombreuse au monde après la Chine (500 millions) et les États-Unis (250 millions). Pour autant, à peine 10 % des 1,2 milliard d’Indiens sont connectés à l’heure actuelle, alors que le sont la grande majorité des Américains et presque la moitié des Chinois.
 
Reste qu’entre cinq et sept millions nouveaux internautes indiens rejoignent la Toile chaque mois. Au rythme où vont les choses, on s’attend à ce que le nombre d’usagers atteigne le demi-milliard dans plus ou moins cinq ans. Croissance exponentielle, donc, mais à condition que les infrastructures de connexion soient améliorées et que le réseau de distribution d’électricité deviennent catégoriquement plus fiable. Ensuite, la croissance de l’accessibilité est un mouvement essentiellement urbain. Or, dans un pays dont 70 % de la population vit à l’extérieur des villes, seulement 2 % des Indiens qui habitent en milieu rural ont accès à Internet. On évalue que 20 % des utilisateurs ruraux doivent parcourir plus de dix kilomètres pour pouvoir aller surfer sur le Web.
 
L’Inde ne se résume pas à Bangalore. Dans les films de Bollywood, les pitounes en minijupe pitonnent sur leur MacBook. Représentation tout à fait déconnectée. The Musulman n’est pas le signe d’un monde aussi révolu qu’on le pense. Dans la vraie vie, 300 millions d’Indiens n’ont même pas l’électricité. Encore que les dynamiques se transforment rapidement. Si Internet en Inde reste pour l’instant faiblard par comparaison, l’usage du téléphone portable s’est incroyablement généralisé, y compris en milieu rural. Un mobile bon marché coûte moins de vingt dollars, une carte SIM aussi peu que 50 cents et l’appel une roupie la minute. Neuf cents millions d’Indiens ont un téléphone cellulaire et la majorité de ceux qui se connectent à Internet le font à l’aide de leur portable. Le « téléphone intelligent », que des manufacturiers indiens commencent à produire à prix plus abordables, va creuser la tendance.
 
Et pour quoi faire, Internet ? Le gouvernement finance en particulier un ambitieux projet de production de tablettes électroniques à prix modique baptisées Aakash (environ 50 $ l’unité), destinées à être distribuées aux étudiants dans le cadre d’un programme national d’enseignement en ligne. L’initiative est semée d’embûches. Pour l’heure, le cybercommerce et le réseautage social, Facebook en particulier, sont des moteurs principaux de l’expansion du Web. Plus de la moitié des Indiens n’ont pas 25 ans. En attendant que les Indiennes s’y mettent avec le même enthousiasme, ce sont les jeunes hommes qui poussent les enchères, qui consomment musique et vidéos. C’est ainsi qu’à côté du cricket, passion sportive du mâle indien, la consommation de pornographie, visionnée dans l’intimité de son smartphone, est en train de devenir un créneau majeur pour les compagnies de télécommunications…

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