Vous dire ma perplexité

Intrigué. Admiratif. Sidéré. On peut être tout cela et plus d’une fois en lisant Variétés Delphi, deuxième roman de Nicolas Chalifour après Vu d’ici tout est petit, finaliste en 2010 au Prix des libraires du Québec.

Mais plus d’une fois aussi, et de plus en plus, on peut être déstabilisé, hébété. Impatient, irrité. Pour finir, une fois le livre refermé, par se retrouver plongé dans une abyssale perplexité.


Intrigué, on peut l’être, déjà, par la première phrase du livre, première phrase du prologue, en fait : « Bien calé au fond des choses, confortablement terré dans le noir et la nuit, on peut maintenant, tranquille et attentif, regarder s’agiter le monde. »


Intrigué, de même, on peut l’être par l’emploi indifférencié, incongru, dès la deuxième phrase, du on impersonnel et du je très personnel pour désigner la même personne, soit le narrateur. Mais on s’y fera à l’alternance des pronoms dans la même phrase. Ce sera comme ça tout du long.


Admiratif, on peut l’être devant ce procédé. Parce que ça marche, ça marche vraiment. Parce que ça permet, en plus, d’insuffler, d’installer un ton, un climat particuliers, singuliers. Ça crée une certaine étrangeté.


Cette étrangeté, d’ailleurs, colle tout à fait, on va s’en rendre compte, au héros-narrateur de l’histoire. Distant, il semble flotter, dissocié de lui-même. Il joue à cache-cache, se dévoile en ne se dévoilant jamais vraiment tout à fait, égaré quelque part entre le on/je.


Toujours dans le prologue, toujours intrigué, et bientôt admiratif, on peut être, tout aussi bien, sidéré. Par la scène d’ouverture. Une scène revécue à rebours, alors que « la mort a fait une feinte et qu’on y a cru ».


Un jour, en effet, le narrateur a cru que sa fillette à lulus était morte, vraiment morte. Et il n’a su que faire, il a perdu le nord, il a eu la peur de sa vie. Il a craqué.


Ce qui peut sidérer, et forcer l’admiration, c’est non seulement la scène hallucinante qui nous est décrite à rebours, mais c’est encore, peut-être surtout, la façon hallucinante dont elle nous est racontée.


En témoigne la citation qui suit, quoique insuffisante pour mesurer l’ampleur de la plume, son souffle, sa force : « Quand on n’a rien su faire d’autre qu’étreindre le petit corps et que ce petit corps est soudainement devenu silencieux, qu’on n’a rien pu faire de plus que prendre dans mes bras ce petit corps flasque et, hagard et affolé, porter ce petit cadavre du salon à la cuisine, de la cuisine à l’entrée, de l’entrée au salon, du salon à la cuisine, on n’en peut plus et le bonheur ce n’est plus quelque chose qui est possible pour moi. »


On ne sait pas encore à quel point c’est vrai, ça, que le bonheur n’est plus possible pour ce père d’une fillette à lulus qu’il a crue morte. Mais on commence déjà à comprendre que parce que le bonheur n’est plus possible pour lui, il n’est pas question de laisser les autres s’illusionner dans leur petit bonheur tranquille.


Notre homme va tout faire pour empoisonner la vie de son prochain. Il va s’appliquer, comme il le dit si bien, « à mettre la main à la pâte de son malheur, à le pousser à l’abandon en le soutenant, patient pédagogue, dans l’apprentissage de la misère tranquille et du rejet de tous les dangereux jeux du bonheur et de tous les espoirs débiles qui viennent avec ».


On en est encore à la troisième page du prologue, on ne sait pas à quoi s’attendre vraiment, mais on est accroché ferme. On a à peine goûté à l’inventivité de l’auteur, à son langage cru. Ça ne saurait tarder.


Mais d’abord, une sorte d’intermission, d’insert. Là, tout de suite. Une chronique gastronomique. Dévastatrice. À propos d’un ancien manoir, situé sur la rive du Richelieu et transformé en luxueux hôtel. Celui-là même qui était au centre du roman précédent de Nicolas Chalifour. Assisterait-on à une suite de Vu d’ici tout est petit ?


Mais qu’on ait lu ou non le premier roman de l’auteur, le résultat pourrait être le même : on pourrait être déstabilisé par le changement de ton entre le prélude-choc, enflammé, et la chronique gastronomique qui suit, impersonnelle mais non moins virulente, qui s’avère être signée par une certaine Françoise K.


Le pastiche plaît, amuse, c’est certain. On se rend compte qu’il sert plus ou moins d’introduction à ce qui suit, c’est-à-dire à l’immersion dans ledit hôtel luxueux, où travaille comme serveur nul autre que le narrateur du début. On est en pleine action, au milieu des clients argentés. Clients que le serveur en question méprise de tout son être. Qu’il méprise tout autant que ses collègues de travail, d’ailleurs. La situation dans la salle à manger va dégénérer, la faute à qui, vous pensez ?


Dès lors, on va alterner entre les scènes nous montrant le serveur dans son milieu de travail, où il va commettre des méfaits de plus en plus gaves, jusqu’à l’irréparable, et les scènes où on le voit dans ses heures libres. Ses heures libres étant constituées de beuveries sans fond, de dope, de baises torrides, d’errances. De mauvais coups, surtout.


Des mauvais coups commis, à tous moments, sur des passants, sur n’importe qui, sur tous ceux et celles qu’il trouve chiants. Autrement dit prisonniers de leur petit bonheur tranquille, suffisant. Prisonniers d’une société marchande, artificielle, hypocrite, injuste, qu’il rejette absolument.


Ah oui, il épie aussi à distance, avec affection, nostalgie, son ex, qu’il aime encore, et sa fillette à lulus, qu’il adore toujours. Parallèlement, il surveille de près, plein d’amertume, de pensées malveillantes, de désir de vengeance, le richard âgé qui flirte avec son ex.


Déstabilisé, on peut l’être constamment devant ce héros antipathique, cynique, blasé, qui s’emploie à s’autodétruire et à se montrer malfaisant vis-à-vis autrui. Hébété, on peut le devenir facilement. Devant ce comportement adolescent. Devant l’inlassable répétition des mêmes gestes, des mêmes mauvaises intentions. Ça rime à quoi, tout ça ?


Impatient, on peut le devenir aussi. À force de tourner en rond. À force d’assister à des descriptions hyperdétaillées, sans fin, de personnes, de lieux, de livres, de tableaux, de tout et de rien. À force de voir reproduits en long et en large des dialogues de bar qui tournent à vide, parfois repris strictement en anglais ou presque.


Irrité, on pourra se demander comment ne pas l’être. Irrité, exaspéré. À bout de nerfs. Vu cette impression de plus en plus qu’on se fout de nous, qu’on nous mène en bateau, qu’on prend plaisir à nous égarer dans le décousu, la surenchère.


Cette impression qu’on veut nous en mettre plein la vue. Avec des explosions de mots, des énigmes qui n’en finissent plus, des extraits de livres à répétition. Et d’innombrables digressions.


Cette impression que tout cela est codé, d’une certaine façon. Et que la clé nous échappe, de plus en plus. Cette impression qu’on nous présente un buffet à volonté dans lequel il y a de moins en moins de chair, de matière à se mettre sous la dent. À moins qu’on soit vraiment taré ? Qu’on ne soit pas à la hauteur comme lecteur ?


Perplexe, on pourra le demeurer longtemps une fois le livre refermé. On ressassera les états contradictoires par lesquels on est passé. On se souviendra de quelques éclairs, de certaines fulgurances. D’une virtuosité certaine. Du début, tellement emballant. On ne pourra réfuter qu’il y a derrière tout cela un réel talent.


On en viendra à douter de tout. De soi pour commencer. On en viendra à se dire, tout simplement, ce livre n’est pas pour moi. Mais pour qui, alors, pour qui ? Pour vous ?