Le contrôle social

Ça commence tout doucement, par une directive un peu limite, imprégnée jusqu’à saturation du fameux gros bon sens dont on fait les soupes populistes.

Au début, je vous dis, ce n’est presque rien. Comme cette nouvelle dans Le Devoir de lundi à propos des médecins auxquels on réclame gentiment qu’ils cafardent leurs patients qui boivent un peu trop. Pas uniquement les alcoolos patentés, mais aussi les gens qui s’enfilent environ trois verres par jour.


Quand on fait le total, ça a l’air énorme : plus de 20 consommations par semaine. Et lorsqu’en plus les statisticiens de la SAAQ défendent que les buveurs un peu excessifs présentent un risque accru de conduite en état d’ébriété, l’intox des chiffres et du gros bon sens commence à faire effet.


On suspendra le permis de ces gens qui n’ont rien fait de mal, sinon de contrevenir aux règles de l’hygiène sociale. Ils devront, à leurs frais, subir un examen qui permet de déterminer s’ils sont susceptibles ou non de prendre le volant lorsqu’ils ont bu, et cela n’émeut personne.


Ça commence tout doucement, vous disais-je. Au début, ce n’est presque rien. Et c’est comme ça, Madame et Monsieur, qu’on glisse lentement vers cette chose qui pue et qui s’appelle le contrôle social. Oui oui, qui pue, parce que c’est là que fermente le pire de l’humain, alors qu’on fait entrer en jeu une multitude de variables qui laissent tout l’espace aux flics déguisés en médecins et en fonctionnaires pour qu’ils puissent jouer au curé, départageant selon leurs valeurs et leurs envies ce qui est bien de ce qui est mal.


Vous trouvez que j’exagère ? Moi je nous trouve sacrément mous devant ce genre de dérive où la gestion du risque justifie des moyens démesurés, et où triomphent des jugements moraux déguisés en logique implacable. Ce qui police nos existences au point d’en faire un champ de mines où le moindre écart nous place en état de délinquance.


Vous vous souvenez de Minority Report, cette nouvelle de Philip K. Dick reprise par Spielberg ? On y arrête préventivement les criminels grâce à des humains qui, en état de transe permanente, prédisent les meurtres et ceux qui les commettront.


Eh bien, nous y sommes presque. Seulement, les devins ont été remplacés par des actuaires.


Vous trouvez que j’exagère ? Eh bien, moi je trouve qu’on évacue trop vite le libre arbitre, et que derrière ce type de directive se cachent des monstruosités bien pires encore. En suivant la même logique, qu’est-ce qui nous empêcherait d’interdire à toutes les victimes de violence infantile d’avoir des enfants ou d’en côtoyer ? Après tout, statistiquement, elles sont plus susceptibles d’être violentes à leur tour, non ?


Tenez-vous prêts, voilà l’ère du profilage comportemental.


Un profilage qui ne connaît pas la nuance. Car s’il m’arrivait de faire une crise d’épilepsie, un choc vagal ou que sais-je encore, d’en aviser mon médecin, et que celui-ci, craignant une récidive, en avisait la SAAQ qui suspendrait alors mon permis de conduire, je me dirais que je n’y peux rien. Après tout, qui sait si je n’aurai pas une autre crise ? Qui sait si les médicaments qu’on me donne fonctionnent ? Je n’ai aucun contrôle sur ces épisodes, ils surviennent, c’est tout.


Mais prendre le volant quand on a bu, ça ne survient pas. On le décide.


Vingt consommations par semaine transforment-elles l’humain en idiot prêt à conduire dans n’importe quel état ? C’est ce que semble dire la SAAQ. En se basant sur quoi ? Des statistiques et une frontière floue, déterminée par chaque médecin, suivant des critères parfaitement subjectifs.


Je ne sais même pas par où commencer pour dresser la liste des horreurs que recèlent les bonnes intentions desquelles est pétri ce type de contrôle. Par le serment d’Hippocrate que l’on piétine avec l’assentiment du Collège des médecins ? Par la rupture du lien de confiance avec le patient que cela entraîne ? Par l’infantilisation du citoyen ? Par l’humiliation dont on l’afflige sans qu’il ait commis quoi que ce soit, sinon de s’être confié d’un léger abus de boisson ?


Et vous trouvez que j’exagère ?


Je nous trouve inconscients. Et surtout prêts à brader nos libertés pour que, dans la noirceur de la nuit, lorsque la pensée de notre inévitable mort nous glace le sang, on puisse s’enrouler dans les couvertures d’un faux sentiment de sécurité qui nous gardera profondément assoupis jusqu’au lever. Et après, surtout.

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