Le règne de la mauvaise foi

Il y a une dizaine de jours, la présidente de Shell Canada, Lorraine Mitchelmore, déclarait en entrevue au Globe and Mail qu’il faudrait attribuer un prix « significatif » au carbone pour inciter les entreprises à investir dans les coûteuses technologies de réduction des émissions des gaz à effet de serre (GES). Elle suggérait trois moyens : une taxe sur le carbone, un système de plafonds et d’échanges d’émissions ou un régime réglementaire musclé.


Le gouvernement Harper, de son côté, est parti en guerre contre tout ce qui pourrait être assimilé à un prix sur le carbone, car selon lui, ce serait l’équivalent d’imposer une taxe sur à peu près tout. Après avoir taillé en pièces le projet de taxe sur le carbone que défendait l’ancien chef libéral Stéphane Dion en 2008, les conservateurs tentent de faire de même avec la politique néodémocrate en faveur d’un système de plafonds et d’échanges d’émissions.


Depuis juin dernier, ils multiplient les attaques en ce sens, assimilant la solution du NPD à une taxe sur le carbone qui coûterait, selon eux, 20 milliards aux Canadiens. Les députés conservateurs ont été mis à contribution dans les médias et en Chambre. Le premier ministre Stephen Harper et ses ministres ont donné le ton durant les vacances, et depuis lundi aux Communes.


Encore hier, le ministre de l’Agriculture, Gerry Ritz, s’est fait interroger par un député conservateur au sujet de l’impact qu’aurait la « taxe sur le carbone » du NPD sur le prix des aliments. Ce député ne voulait pas savoir le prix que les agriculteurs paient déjà pour les changements climatiques…


Les conservateurs profitent de la confusion qui règne autour de ce dossier pour induire les gens en erreur. « Plafonnement et échange ou plafonnement et taxation, un prix au carbone est une taxe sur le carbone. C’est du pareil au même », a résumé le député John Williamson, lundi. Les conservateurs ne brandissent pas le mot « taxe » pour rien. Ils veulent discréditer Thomas Mulcair et renforcer le préjugé voulant que le NPD mette l’économie en péril avec son soi-disant appétit pour les hausses de taxes et les programmes coûteux.


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Que des politiciens déforment les faits et mentent à l’occasion ne surprend personne. C’est d’ailleurs une des raisons du cynisme ambiant. Mais ce à quoi nous assistons actuellement est d’un tout autre ordre. Nous sommes devant un gouvernement et d’un premier ministre qui mentent délibérément sur un adversaire et qui mettent toute la machine à contribution, y compris aux Communes, pour diffuser leurs mensonges. Ce n’est pas la première fois que cela se produit, en particulier sous ce gouvernement, mais le procédé est, cette fois, si grossier qu’il défie l’intelligence. Les conservateurs savent très bien qu’un système de plafonds et d’échanges n’est pas une taxe. Il comporte un coût, c’est vrai, mais ce n’est pas une taxe.


Les conservateurs eux-mêmes avaient proposé un tel système en réponse au projet de taxe sur le carbone de M. Dion, durant la campagne de 2008. Voilà ce qui était écrit, noir sur blanc, dans leur programme : « Nous allons collaborer avec les provinces et les territoires, et avec nos partenaires de l’ALENA aux États-Unis et au Mexique, au paliers national et des États, afin de développer et de mettre en place un système de plafonds et d’échanges nord-américain pour les gaz à effet de serre et la pollution atmosphérique, qui sera mis en application entre 2012 et 2015. » (Ne sommes-nous pas en 2012 ?)


Le discours du Trône du 19 novembre 2008 reprenait cet engagement. « Nous allons nous concerter avec les gouvernements des provinces et nos partenaires pour élaborer et mettre en place un système nord-américain de plafonnement et d’échange de droits d’émission de gaz à effet de serre, ainsi qu’un protocole international efficace pour l’après-2012. »


Au printemps 2011, les conservateurs ont complètement abandonné l’idée au profit d’un régime réglementaire qui tarde à se matérialiser. Mais attention, il ne faut pas leur dire qu’il s’agit d’une autre façon d’attribuer un prix au carbone ou, dans leur jargon tordu, d’imposer une taxe « sur tout ».


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La vérité est que peu importe le moyen choisi pour réduire les émissions de GES, il suppose un prix sur les émissions de carbone. Car à quoi bon se plier à des règlements s’il n’en coûte rien d’émettre des GES ? Tant les conservateurs que le NPD ne peuvent donc prétendre avoir une solution à coût nul.


Les conservateurs ne veulent pas inviter les Canadiens à un débat sérieux sur la meilleure manière de réduire les émissions de GES. Toujours en mode campagne, ils veulent d’ici les prochaines élections imposer une image de M. Mulcair. Les attaques sont moins personnelles que contre Stéphane Dion et Michael Ignatieff. On cible davantage les politiques du NPD, mais l’objectif est le même, éviter que l’adversaire gagne en crédibilité.


En voulant peinturer Thomas Mulcair dans un coin, les conservateurs prennent toutefois le risque de se coincer à leur tour. Ils ont adopté un ton qui ne leur permet plus de conserver un système de plafonds et d’échanges sur la liste des options à la disposition du gouvernement, ce qui était encore le cas en janvier 2011. Or, ils ont toujours dit vouloir coordonner leurs actions avec celles des Américains. Que feront-ils si ces derniers reviennent vers un tel système ?

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