#chroniquefd - Un combat noble jusqu’à preuve du contraire

La masse d’information numérisée produite par les organismes gouvernementaux peut-elle enrayer la corruption qui pourrit plusieurs pans de la sphère publique ? Un groupe de citoyens, programmeurs, créateurs d’applications et spécialistes en gestion et réseaux d’information semble penser que oui. Mais la noblesse de cette quête ne doit toutefois pas faire oublier les dérives qu’elle pourrait également induire.

Samedi dernier, dans un bureau-loft de Montréal, l’organisme Québec ouvert, qui fait la promotion des données ouvertes à des fins civiques, a lancé officiellement son premier « hackathon » contre la corruption. Derrière ce nom un peu barbare qui fait référence autant au principe du « hack » informatique, cette idée du détournement d’un système qu’à celui de la course d’endurance visant à accomplir beaucoup en peu de temps, ce groupe souhaite fédérer les compétences techniques de plusieurs citoyens afin de « faire parler » les masses d’informations produites quotidiennement par les instances gouvernementales, et ce, dans une logique de transparence et de lutte contre la corruption.


Québec ouvert mise sur le croisement de toutes ces données pour arriver à ses fins et souhaite faire émerger du coup des applications et des sites Internet qui vont mettre les résultats de ces croisements au service de tous. En gros.


Les planches à dessin laissent apparaître plusieurs projets en prise directe avec l’air du temps. Les participants à ce hackathon sont par exemple en train d’extraire les données ouvertes de la Société québécoise d’information juridique portant sur les jugements rendus dans les différents tribunaux de la province. L’idée est bien sûr de mettre en relation ces informations avec des listes d’attribution de contrats ou encore la liste de donateurs à des partis politiques pour voir quels portraits inédits des interrelations humaines s’organisant autour des fonds publics cela pourrait donner.


Autre projet en cours : la mise en perspective de cette même liste de donateurs avec le registre des entreprises, mais également avec les données du réseau social pour le monde des affaires LinkedIn, qui s’avère un sociogramme numérique redoutable quand on cherche à tracer les chemins de la collusion. Les participants explorent aussi la possibilité de créer un comparateur des coûts des matières premières de la construction sur l’ensemble du territoire nord-américain. L’idée a germé au printemps dernier alors que The Gazette révélait que pour acheter une tonne d’asphalte, il en coûte 150 $ de plus à Montréal qu’à Toronto.


Québec ouvert propose également plusieurs sources d’inspiration pour nourrir sa campagne numérique de lutte contre la corruption, dont les premiers résultats concrets devraient être dévoilés en novembre prochain. À travers le monde, des centaines de sites ou d’applications ont vu jour dans une optique similaire dans les dernières années. Parmi eux, un registre des actifs détenus par les hauts fonctionnaires en Russie ou encore un site indien invitant les citoyens à dénoncer en ligne et anonymement les pots-de-vin versés pour l’obtention d’un service public seraient dignes d’intérêt, selon le groupe.

 

Menace paradoxale


Dans la déferlante « d’affaires » et de révélations puantes qui rythment le présent, l’initiative de Québec ouvert est bien sûr accueillie avec beaucoup d’optimisme. On comprend. En passant par la porte du numérique, elle matérialise en effet cette grande promesse des temps modernes d’inciter le citoyen à renouer avec le débat et la chose publique. Elle porte également l’idée d’une meilleure documentation du présent qui s’écrit en format binaire pour le bien de tous.


Le hic, c’est qu’étant alimentée par l’émotion du moment, mais également par des citoyens pour la plupart désabusés par les révélations et l’inertie apparente des autorités à apporter une réponse adéquate à toutes ces dérives, ce projet original de lutte contre la corruption est à observer avec beaucoup d’attention en raison de la menace paradoxale qu’il pourrait faire planer sur le vivre-ensemble tout en cherchant à l’assainir : il a le potentiel d’induire un climat social où la délation et la chasse aux sorcières, stimulées par les mondes numériques, pourraient alors facilement s’épanouir. C’est ce qu’on appelle viser le noir et tuer le blanc.


L’histoire n’est d’ailleurs pas avare d’images de plumes et de goudron pour ramener ces effets pervers à notre bon souvenir : une justice remise dans les mains d’une foule - peu importent les compétences techniques que partage cette foule - n’a jamais vraiment donné des résultats inspirants.


Reste que ce « hackathon », avec ces bonnes intentions, trouve son moteur dans cette idée, peu en vogue par les temps qui courent, que l’individu peut mettre à profit son talent au nom du bien commun, plutôt que de rester le nez collé sur ses intérêts personnels. Un sens du collectif, en somme, qui, dans son format numérique ou pas, gagnerait avant tout à se répandre un peu plus dans la sphère publique pour vraiment enrayer la corruption.

NOUVELLE INFOLETTRE

« Le Courrier des idées »

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

4 commentaires
  • France Marcotte - Inscrite 18 septembre 2012 08 h 26

    Visant le noir, tuant la foule

    «...il (ce projet) a le potentiel d’induire un climat social où la délation et la chasse aux sorcières, stimulées par les mondes numériques, pourraient alors facilement s’épanouir.»

    Pas si bête, j'en faisais mention hier en pensant à cette nouvelle d'un homme qui a parlé innocemment alcool avec son médecin...

    Mais vous mettez principalement en cause ici l'hystérie présumée de la foule:
    «L’histoire n’est d’ailleurs pas avare d’images de plumes et de goudron pour ramener ces effets pervers à notre bon souvenir : une justice remise dans les mains d’une foule - peu importent les compétences techniques que partage cette foule - n’a jamais vraiment donné des résultats inspirants.»

    L'histoire n'est pas avare non plus des abus des pouvoirs policiers contre la foule et les gens sans histoire.

  • Yvon Bureau - Inscrit 18 septembre 2012 11 h 55

    Croyance

    Je crois que ces données, connues et reconnues, mises à jour régulièrement, aideront énormément à la diminution de la collusion et de la corruption. J'y crois, d'autres aussi.

  • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 18 septembre 2012 18 h 42

    Une obligation civique que de rapporter les malversations.

    Devant la corruption qui semble généralisée dans l’octroi de contrats gouvernementaux de construction, dans l’octroi de places de garderies, et dans le financement illégal des partis politiques, la délation devient un devoir civique. L’argent de tous les contribuables est dilapidé.

    Si on laisse circuler les rats sans les débusquer, ils se multiplient sans fin. La même chose pour les magouilleurs, mafieux et autres bandits qui sucent l’argent des contribuables.

    La situation actuelle est tellement pourrie que la délation est devenue la seule voie accesssible à M et Mme Tout-le-monde.

    La délation devient une obligation civique.

  • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 18 septembre 2012 18 h 43

    Un ombudsman

    Il faudrait un canal ou un organisme sérieux pour recueillir les témoignages des gens qui sont témoins de malversations. Un genre d’ombudsman des sous de l’État, des sous et des dollars que les gens ont confiés à l’État par leurs impôts.