L’Histoire cruelle

L’Histoire est souvent cruelle, et elle l’a été tout particulièrement pour John Christopher Stevens, l’ambassadeur américain en Libye tué il y a une semaine à l’âge de 52 ans, lors de l’attaque d’un groupe intégriste musulman contre le consulat des États-Unis à Benghazi.

L’homme était connu et apprécié en Libye. Amoureux de cette région du monde, il croyait profondément au Printemps arabe et à sa veine démocratique. Ayant séjourné dans plusieurs pays de la région, il parlait couramment l’arabe, en plus du français.


Contrairement à la majorité des diplomates - américains ou autres - qui se barricadent dans des bunkers, ne rencontrent que des officiels et colportent la « ligne officielle », Stevens aimait se mêler à la population, traîner dans les cafés, et contredire parfois les analyses simplistes en provenance de Washington. Il avait joué un rôle actif, avec les Français et les Britanniques, dans le soutien à la ville de Benghazi menacée au printemps 2011. Le lendemain de son assassinat, à Benghazi comme dans la capitale Tripoli, des foules se sont réunies pour lui rendre hommage. Des foules plus importantes que le petit détachement de fanatiques bien armés qui, le mardi 11 septembre, avait mené l’attaque contre la résidence fortifiée tenant lieu de consulat.


Mais de ces manifestations de sympathie pro-américaine en Libye, le 12 septembre, nul n’a parlé. Normal : l’actualité dominante de la semaine était diamétralement opposée. Ces mêmes jours-là, au Caire, à Tunis, à Khartoum, à Gaza, on hurlait « Mort aux États-Unis ! » et « Vengeons le Prophète ! » En Libye, au cours des sept derniers jours, rien de tout cela. Oui, il y a eu cette attaque de commando. Mais aucune manifestation antiaméricaine dans la foulée.

 

***
 

Contrairement à ce que colporte une gauche qui veut voir le monde à travers une géopolitique binaire - dans laquelle l’oncle Sam est l’éternel manipulateur -, non, les ambassadeurs américains ne sont pas toujours des salauds… Et non, la Libye de 2012 n’est pas une catastrophe.


Dans l’ensemble du Printemps arabe, l’ancien royaume fou de Mouammar Kadhafi se distingue par un niveau d’antiaméricanisme plus faible que dans les pays voisins. Résultat d’une intervention étrangère dont la perception populaire reste majoritairement positive - sauf à quelques endroits, comme Syrte, bastion du clan Kadhafi, où les « bavures » alliées ont été, il est vrai, terribles en octobre 2011.


La Libye se distingue aussi - malgré la faiblesse de l’État et la persistance des milices armées - par des élections qui, transparentes et correctement organisées il y a deux mois, ont donné des résultats qui contrastent fortement avec ceux en provenance de Tunis ou du Caire.


En Libye, les émules des salafistes (ultra-intégristes pro-Saoudiens) et des Frères musulmans (dont l’inspiration est égyptienne) ont lamentablement échoué au test électoral. Ce sont les « libéraux » (avec des guillemets, par précaution) pro-occidentaux de Mahmoud Djibril qui l’ont emporté haut la main, le 7 juillet à Tripoli. Ce qui ne signifie nullement qu’il n’y a pas - notamment dans la partie est du pays, à Benghazi et au-delà - des groupuscules qui, ayant échoué aux urnes ou n’y croyant pas, se jettent dans la lutte pour le pouvoir… à coups de roquettes, de kalachnikovs, de « Allah o Akbar ! » et de « Mort à l’Amérique ! »


***


C’est de cette manière, sans doute, et au-delà du cas particulier de la Libye, qu’il faut interpréter les manifestations antiaméricaines de la semaine écoulée : comme des feux d’artifice sur un champ de bataille, dans une longue, longue lutte pour le pouvoir… Et dans un Printemps arabe qui n’a pas encore deux ans.


Une lutte politique dont les déclinaisons locales varient énormément. En Égypte, c’est le face-à-face des salafistes et des Frères musulmans, qui dominent dans la rue comme dans les urnes. En Tunisie, sur plusieurs fronts, c’est la formidable offensive des salafistes - violente et extraparlementaire - contre une société et un État laïques intimidés, qui hésitent, bafouillent et semblent reculer. En Libye, l’attaque des extrémistes peut au contraire être interprétée comme un geste désespéré de groupes marginalisés.


Dans cette lutte épique où l’Histoire balbutie, la diabolisation de l’Amérique, ainsi que l’indignation religieuse contre les « impies » qui diffusent des insanités sur Internet, occupe aujourd’hui le devant de la scène. Mais ce ne sont en fait que des prétextes, des instruments, des batailles secondaires, dans l’immense rebrassage de cartes en cours au Moyen-Orient.

NOUVELLE INFOLETTRE

« Le Courrier des idées »

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

7 commentaires
  • Jihad Nasr - Inscrit 17 septembre 2012 03 h 12

    Que des clichés

    Cet article étonne par les tonnes de clichés qu'il recycle. Je parie que son auteur n'a même pas passé une journée de travail sérieux en Libye pour se permettre une telle "analyse", à l'instar de celle du "spéclialiste" radio-canadien de l'Université de Sherbrooke.

    La phrase qui fait sourire est la suivante: "Ce sont les « libéraux » (avec des guillemets, par précaution) pro-occidentaux de Mahmoud Djibril qui l’ont emporté haut la main, le 7 juillet à Tripoli".

    À moins que vous voudriez être comme le ministre canadien des Affaires étrangères, je vous dirais réveillez-vous M. François Brousseau et sentez l'odeur du café: ce sont les terroristes d'Al-Qaida que les pays occidentaux ont mis au pouvoir en Libye. Ce sont ces mêmes terroristes, amis des Américains, des Britanniques et des Français, qui ont récemment rasé trois mosqués à Tripoli. Avez-vous entendu ou lu à propos de ce geste barbare? Les États-Unis et al. ne récoltent que ce qu'ils ont semé. Ils font actuellement la même chose en Syrie.

  • Guy Berniquez - Inscrit 17 septembre 2012 07 h 32

    « average Joe »

    Bonne analyse pour dédramatiser l'attentat meurtrier en Libye. Par contre, « l'average Joe » américain ne le voit pas ainsi. Il cherchera vengeance. Obama a vraiment une patate chaude entre les mains.

  • Jean-François Thibaud - Inscrit 17 septembre 2012 07 h 41

    Humoriste

    Monsieur Brousseau, comme d'habitude, se comporte en véritable humoriste de l'information.

    "L’homme était connu et apprécié en Libye. Amoureux de cette région du monde, il croyait profondément au Printemps arabe et à sa veine démocratique."

    La "révolte" de Benghazi a été fomentée de toutes pièces par les troupes d"Al Quaida financés par les services secrets occidentaux. L'armée loyaliste écrasée par les bombardements et la population civile exposée aux effets de l'uranium appauvrie comme en Irak, même si c'est dans une moindre mesure. Une bande d'extrémiste occupe le pouvoir sous couvert de "démocrates libéraux".

    "Contrairement à ce que colporte une gauche qui veut voir le monde à travers une géopolitique binaire - dans laquelle l’oncle Sam est l’éternel manipulateur -, non, les ambassadeurs américains ne sont pas toujours des salauds… Et non, la Libye de 2012 n’est pas une catastrophe. "

    C'est fort le café. Cette guerre de Lybie est une tragédie sans nom qui a démontré le cynisme absolu des pays membre de l' OTAN, de l'ONU et en particulier des États-Unis. Les pétrolières occidentales ont désormais un marché ouvert au pillage systématique. Bref c'est Buisness as usual.

    C'est vraiment à se demander si Monsieur Brousseau ne se fait pas des petits extras en dehors de sa job régulière du Devoir pour propager une telle propagande.

  • André Giasson - Inscrit 17 septembre 2012 09 h 58

    De tous cotes

    Lorsqu`on essait de travailler honetement a la realisation de ce en quoi on crois et qu`on devient irreprochable momentanement alors les coups viennent de tous cotes.
    Dans cet ordre d`idees il serait convenable de croire que le Monsieur ait ete une autre victime de l`histoire.
    Andre de Calgary.

  • Solange Bolduc - Inscrite 17 septembre 2012 10 h 41

    Il faut parfois écouter ses propres intuitions !

    L'analyse de M. Brousseau vaut la peine qu'on s'y attarde, autant que les commentaires qui suivent sa chronique! Cependant je ne doute absolument pas de l'honnêteté intellectuelle du journaliste François Brousseau !


    Il y a de la propagande du côté des Américains, des Arabes, et même du côté des Juifs! Démêler tout ça et savoir qui croire , c'est comme chercher une aiguille dans une botte de foin!

    Quand je parle à des Arabes au Québec, j'entends de multiples versions, suivant les intérêts de chacun ! Qu'est-ce qu'on fait ?

    On écoute, on va sur Internet lire le Courrier international, les journaux français, etc....
    Mais je crois qu'on n'aura jamais de réponses claires , car les intérêts se suivent et ne se ressemblent pas !

    Il faut parfois écouter ses propres intuitions !