Tirer la queue du lion

Si inflammables en caricatures, en littérature, au cinéma, Allah et son prophète. Nul besoin de faire un bon film sur le sujet pour créer le chaos, faire couler le sang d’un ambassadeur et de bien d’autres, soulever les foules islamistes en furie au Caire, en Libye, en Tunisie, au Maroc, au Yémen, en Irak, en Iran. Suffit parfois d’une pochade pour mettre le feu aux poudres.

Très éloquents, au fait, ces extraits de L’innocence des musulmans sur YouTube, oeuvre minable d’un promoteur immobilier israélo-palestinien surnommé Sam Bacile, alias Nakoula Basseley Nakoula, inculpé pour fraude, désormais en fuite pour sauver sa peau, après avoir embrasé les terres musulmanes.


- Kaï ! Kaï ! Oups ! j’ai gaffé !


Dans le jargon du cinéma, on qualifie de psychotronique ce type de production de série Z assez mauvaise pour devenir culte, savourée au second degré et en état second. - T’as vu les taches de sang sur sa djellaba ? Ouah !


Derrière les dunes d’un désert de studio, se profilent les silhouettes de dromadaires bâtés. Des pseudo-Bédouins multiplient les âneries en anglais yankee, sous musique exotique. Dans la tente, ça batifole. « Place ta tête entre mes cuisses ! Vois-tu le diable à l’intérieur ? », demande une femme voilée à Mahomet. Une vieille dame décrit le prophète comme un monstre qui tue les hommes, capture les femmes, vend les enfants en esclavage après que lui et ses hommes en ont abusé. « Le messager de Dieu serait-il gai ? », insinue une autre tête de noeud. Les frères musulmans sont de la fête, égorgean des femmes coptes en Égypte.


Vraiment nul ! Rien à sauver ! Un jeu d’acteurs épouvantable, un scénario invraisemblable. De la bouillie pour les chats ; une bombe fricotée maison par des tontons flingueurs. Bombe tout de même. Et à retardement.


Car la chose était en ligne depuis un an, mais explosa, tiens, tiens, cette semaine, le 11 septembre, sous traduction arabe, avec un coup de pouce d’al-Qaïda. Des gens furent manipulés à chaque étage : le promoteur immobilier lui-même, sans doute, la centaine de donateurs juifs convaincus par ce benêt de financer le film, les acteurs dont les répliques ont été doublées et déformées, les musulmans qui crient vengeance sans voir que l’appel au carnage était planifié par le gars des vues, fût-il islamiste.


Va pour la liberté d’expression (d’ailleurs peu évoquée dans le cas présent, tant le bonhomme déplaît à tous), mais dont l’exercice est ici si lourd de conséquences. Car on a beau dire, elle ne flotte pas toute seule dans son éther, cette liberté d’expression là. D’autres lui font concurrence, la liberté de culte, notamment. L’intérêt public, le bien commun et planétaire réclament une écoute attentive, aussi, à l’heure d’insulter l’ombrageux islam. Les derniers déboires de Charlie Hebdo, dont les locaux furent incendiés après son numéro satirique sur la charia, l’an dernier, ont moins soulevé la sympathie populaire que les caricatures de Mahomet du journal danois Jyllands-Posten six ans plus tôt. À croire que les gens commencent à se lasser des provocations dangereuses. Bien des voix de l’ombre appellent désormais à un comportement responsable, lorsque vie et mort sont la rançon du jeu. Minée, la situation au Moyen-Orient. Les hommes d’État d’ici et d’ailleurs ont beau appeler au calme après-coup, qui les entend ?


En fin de semaine dernière, au Festival de Toronto, l’écrivain indo-britannique Salman Rushdie accompagnait le film de Deepa Mehta adapté de son roman Midnight’s Children. - Et Les versets sataniques, aimeriez-vous les voir porter à l’écran ? lui demandai-je à brûle-pourpoint. Non, répondit-il, évoquant les intrigues entrecroisées du livre, difficiles à traduire dans un scénario. Cause toujours !


Car Rushdie n’est pas fou. Personne ne financerait ce film-là. Et voudrait-il vraiment revivre le cauchemar de la fatwa lancée par l’ayatollah Khomeini en 1989, pour son roman jugé blasphématoire, les manifestations appelant à l’hallali, sa vie de clandestinité évoquée dans ses mémoires Joseph Anton, lancées cette semaine ? Il y eut bien des morts dans le sillage de ces Versets-là. La sienne ? Non. Reste que sa prose ultérieure s’est moins piquée d’égratigner l’Islam.


Entendons-nous : un grand romancier qui consacra quatre ans de sa vie à l’écriture des Versets sataniques, nuances incluses, est infiniment plus respectable qu’un promoteur immobilier californien tournant en deux mois une pochade haineuse et vide de toute substance. On appuie Rushdie, là n’est pas la question, comme on condamne la violence éperdue semée sur les pas des mots, des images. Mais courage ou sottise, fait-il vraiment tirer la queue du lion ? Ceux qui s’y frottent se voient instrumentalisés par des forces délétères.


Rushdie estime que les insultes envers la religion ne sont pas du même d’ordre que les attaques raciales, relevant avant tout du monde des idées. On veut bien, on veut bien. Tissée pourtant de tout et de son contraire, la religion : d’idées, aussi d’émotions, de pulsions inconscientes et déraisonnables. Elle constitue également la voie idéale pour manipuler des foules aveugles, sourdes et armées. À l’aide d’un livre, d’un film, d’un dessin, bon, nul, peu importe, mais échappant totalement à des auteurs qui se piquaient au départ de liberté.

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