En attendant Cendrillon

Simon Boulerice présente son 3e roman, alors que l’adaptation de son second livre, Martine à la plage, est présentée ces jours-ci au Théâtre Denise-Pelletier.
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Simon Boulerice présente son 3e roman, alors que l’adaptation de son second livre, Martine à la plage, est présentée ces jours-ci au Théâtre Denise-Pelletier.

Les tourments de l’adolescence. L’amour à sens unique, le sexe à tous les vents. Les fantasmes, les obsessions à répétition. La cruauté crasse. Tout est là, pimenté d’humour noir, porté par une inventivité débordante. Pas de doute, nous sommes bien chez Simon Boulerice.

Après Les Jérémiades, il y a deux ans, puis Martine à la plage, adapté de sa pièce du même nom (pièce d’ailleurs reprise, ces jours-ci, au Théâtre Denise-Pelletier), ce jeune trentenaire multidisciplinaire et prolifique signe un troisième roman surprenant. Tout à fait dans la veine des deux premiers, dans le même sillon, le même univers, certes. Mais avec quelque chose en plus. Quelque chose de plus affiné, resserré, maîtrisé.


La scène d’ouverture du livre est explosive. Un accident. Un accident d’auto. Dans l’auto : une ado, son père. Il conduit. Elle s’applique du vernis rouge sur les ongles d’orteil, les pieds sur le tableau de bord. Ils se chamaillent gentiment, ils rigolent, complices. Et bang.


Le père n’en sortira pas indemne. La fille aura les pieds broyés. Ces pieds-là, qui étaient trop grands déjà, vont prendre des proportions inattendues. Pas du tout sexy, comme look. Difficile de séduire dans ces conditions. Surtout si en plus, on a un physique plutôt quelconque, pour ne pas dire ingrat.


C’est la jeune fille qui raconte. Elle a 16 ans, bientôt 17. Elle n’a plus de père, ce père qu’elle aimait tant, qui l’aimait tant, que faire ? « Mon père est mort, alors ma vie ne pourra être qu’un gâchis. »


Elle a une mère froide, absente, marâtre à ses heures. Et une soeur, Anastasie, plus jeune, naïve, docile, qu’elle prend plaisir à dominer, qu’elle utilise comme déversoir de sa peine, de sa colère, de son mal-être. Sa soeur : son souffre-douleur.


Elle a une amie. Une fausse amie. Carolanne. Qu’elle trouve chiante comme tout. Qu’elle jalouse. Qu’elle rêve d’étrangler, de mordre, de griffer. Normal : c’est la plus belle fille de l’école.


Elle un voisin beau comme un dieu. Un sportif au corps parfait. Un gars de son âge. Sur lequel elle fantasme jour et nuit. Mais qui ne daigne pas la regarder, qui n’a d’yeux que pour la belle Carolanne.


Elle va se venger, à sa façon. Ce sera complètement tordu. Et jouissif. Dans tous les sens du terme. Bye-bye virginité, bonjour lubricité. Mais attention, danger, le VIH rôde.


Entre-temps, il y a le bal des finissants. Et personne pour accompagner notre héroïne aux grands pieds. À moins qu’elle se présente avec une fille au bras ?


Tout pour se faire remarquer. Et retrouver sa dignité. Malgré un torticolis persistant. « Je suis unique. Qui d’autre que moi pour me présenter en robe verte de princesse vintage avec un sac magique mauve autour du cou pour son bal de fin de secondaire ? Personne. Que moi. »


Ce n’est pas tout. Ajoutez à cela des chaussures en fourrure d’écureuil, qui mettent bien en évidence les grands pieds de la demoiselle, et vous aurez le portrait d’ensemble. Pathétique.


Bien sûr, nous sommes dans la parodie. Dans la dérision. Mais aussi dans le désespoir sans nom d’une jeune fille qui lutte pour trouver sa place dans une société du paraître, du superficiel, de la beauté plastique. Une jeune fille mal aimée, qui, pour se sentir vivante, ne trouve pas d’autre porte de sortie que la cruauté. Et le sexe débridé. Nous sommes dans le tragi-comique, en fait.


Tout cela est fort bon. Ça grince, ça pince, ça chatouille, ça pétille. C’est rythmé, plein de rebondissements. Jusqu’à la fin. Étonnante, la fin. Inattendue.


On pourrait se contenter de lire ce roman à la lettre. Et ce serait déjà beaucoup. Mais on se priverait de tout le sous-texte. C’est-à-dire, les clins d’oeil judicieux, savoureux, constants, pas toujours évidents, plus clairs vers la fin… au conte de Cendrillon.


À rebours, pourtant, on se dit que le titre du roman, à lui seul, est un indice : Javotte. Drôle de prénom, n’est-ce pas ? Ça ne vous dit rien ? C’est la méchante demi-soeur de Cendrillon dans le conte de Perrault. Et la soeur de Javotte s’appelle bel et bien Anastasie.


On pourrait relever toutes les références plus ou moins évidentes. Concernant la mère marâtre. Ou encore les souliers de vair. Le bal. Ainsi de suite. Brillant, vraiment.


Le plus fascinant dans tout cela, c’est que le roman de Simon Boulerice finit là où le conte de fées de notre enfance commence. C’est une sorte de pré-Cendrillon. Qui met en lumière le passé des protagonistes, du moins des deux soeurs acariâtres, laides, et de leur mère froide, hypocrite, profiteuse. Cela éclaire le comportement qu’elles vont adopter, leur méchanceté, leur cruauté à venir, à l’égard de celle qui deviendra leur esclave domestique.


On serait bien curieux, maintenant, de lire la suite de Javotte. C’est-à-dire la version moderne, tordue, incisive, crue, pour adultes avertis, de Cendrillon. Signée Simon Boulerice.

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