Question d’images - Haïssons-nous les uns les autres!

À la célébration de la démocratie, la haine s’est invitée. Elle sourdait depuis longtemps. Dans les images, dans les commentaires, dans les chroniques des médias imprimés, francophones et anglophones, ou sur les ondes des radios-poubelles ouvertes à toutes les tribunes populistes, dans les blogues des internautes « journalistes » et, bien entendu, sur la vague des médias sociaux. Une conversation le plus souvent animée par la frustration, la peur et l’ignorance, quand ce n’est pas plus bêtement par le désir de jouer la provocation dans l’anonymat le plus lâche et le plus ravageur.

Cette ambiance à donner la nausée a largement contribué à parasiter ce qui, à l’origine, aurait dû stimuler un nécessaire débat d’idées et de valeurs durant la dernière campagne électorale. Il en fut, hélas, autrement. De plus, comme le relèvent fort justement certains chroniqueurs avertis, l’exacerbation des discours politiques des chefs fédéralistes autour de la question référendaire - alors que cela n’en était nullement l’enjeu - n’a fait que rajouter à la diabolisation de l’option séparatiste. Et jeter de l’huile sur le feu. Et si, en apparence, cette stratégie a donné pour eux des résultats à travers le score de l’élection, il y a fort à penser qu’à long terme, ce type de discours mènera aux dérives les plus dangereuses.


Et en ce soir du 4 septembre, cette dérive nous a donné un aperçu de ce qui pourrait nous attendre. N’eussent été le courage héroïque de Denis Blanchette, qui le paya de sa vie, et l’enrayement fortuit de l’arme de Richard Henry Bain, cet attentat avorté aurait pu se transformer en un épouvantable carnage… un véritable massacre de la démocratie.


Banalisation de l’image et des mots. Dégradation de la crédibilité professionnelle et de l’autorité morale. Quelles leçons saurons-nous tirer de cet événement d’une gravité extrême et de ce qui a concouru à le provoquer ?


Comme toujours, l’exemple doit venir d’en haut, de celles et ceux qui, au pouvoir comme dans l’opposition, représentent et légitiment la population dans son entièreté et dans sa diversité d’opinions, de cultures et de valeurs. Cette position d’élu(e) s à laquelle les citoyens les ont élevés les oblige à un code d’éthique et d’adresse qu’il faudra nécessairement revoir, pour ne pas dire réécrire. Ce code devra recadrer la « période des questions de l’Assemblée nationale » qui, au fil des ans et avec la présence des caméras, s’est transformée en une pitoyable et désuète théâtralisation du rôle de député. Rien de sensé dans ces cris et ces chicanes. Au contraire, cela contribue grandement à la détérioration de l’image de la classe politique dans son ensemble.


La seconde réflexion incombe aux propriétaires ou responsables des grands médias de masse - tous supports confondus - ainsi qu’aux journalistes professionnels, à leurs associations et syndicats (qui se tiennent actuellement dans un mutisme déconcertant). Il y a longtemps qu’on a dépassé les bornes de la déontologie journalistique élémentaire. Il existe, me semble-t-il, une différence marquée entre une ligne éditoriale acceptable et une partisanerie affichée, vulgaire et débridée, qui s’exprime sans pudeur ni finesse et qui teinte invariablement l’ensemble de la pratique journalistique. À telle enseigne que les images se publient sans jugement ni retenue, les mots violents, voire humiliants et offensants, se banalisent à la limite du supportable. Nous avons atteint des sommets !


Ces mêmes responsables devront, de surcroît, réfléchir à l’espace qu’ils désirent laisser à tous ceux qui veulent exprimer leur opinion à la suite des articles publiés sur leurs sites. Ces procédés sont-ils guidés par le respect de la libre expression et du débat ou par la velléité de donner tribune à des propos ignominieux et inducteurs de sensationnalisme ?


La troisième réflexion vise la société. Elle nous concerne tous collectivement et individuellement dans l’utilisation que nous faisons des médias sociaux - qui n’ont parfois de sociaux que leurs noms puisqu’ils contribuent grandement à générer de l’asociabilité et de la confrontation. Faudra-t-il demain les rebaptiser « médias asociaux » ? L’impact doxocratique de ces pratiques est évident tant cela conditionne inéluctablement les politiciens, les intellectuels et les journalistes à se concentrer davantage sur une réponse, voire une réplique, plutôt que sur une analyse méthodique et fondée. L’enjeu est désormais de réagir plutôt que d’agir.


La pratique de la véritable démocratie exige, quant à elle, plus de recul, d’écoute et de respect. Et, bien entendu, beaucoup plus de temps. L’intolérance nous environne comme l’essence autour de la braise. Et les pompiers fument tranquillement leur cigarette. Alors, on écrase ?

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