L'Amérique, pour le meilleur et pour le pire

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	Alain Beaulieu a signé une dizaine d’ouvrages depuis Fou-Bar en 1997.</div>
Photo: Christian desmeules
Alain Beaulieu a signé une dizaine d’ouvrages depuis Fou-Bar en 1997.

Ça tient à la fois du roman rocambolesque et du récit intimiste. Ça tient aussi du drame social, psychologique. Et même, jusqu’à un certain point, du polar dans ce qu’il a de plus terre à terre, avec disparitions et enquêtes policières.

C’est riche, coloré, émouvant.
 
C’est farci d’imprévus. Et nourri de nuances. Avec une multiplication de points de vue. Qui nous font voir l’envers des choses, l’envers du décor. Qui nous amènent à sentir autrement ce qui se passe, ce qui s’est passé, selon qu’on se mette à la place de l’un ou l’autre personnage.
 
C’est l’un des premiers titres littéraires publiés par la toute nouvelle maison d’édition québécoise Druide. Et, me semble-t-il, l’un des romans les plus aboutis de l’auteur, Alain Beaulieu. Qui a signé une dizaine d’ouvrages depuis Fou-Bar en 1997. Et qui s’est illustré entre autres avec Le postier Passila, finaliste aux prix du Gouverneur général l’an dernier.
 
C’est Quelque part en Amérique. Le titre est à prendre au pied de la lettre.
 
Quelque part, c’est-à-dire : sur une route, une autoroute, dans une gare, un restaurant, dans un chalet perdu au fond des bois, une majestueuse demeure en bordure de la forêt, au bord de la mer, dans une petite ville, au sud, au nord… Nous sommes quelque part, sans jamais que les lieux soient nommément identifiés.
 
Mais nous sommes en Amérique, aucun doute là-dessus. Cette Amérique raciste, corrompue, violente et parfois dévote, qui peine à tenir ses promesses d’avenir meilleur.
 
Le roman s’ouvre sur l’arrivée d’une femme noire et de son fils de cinq ans, venus du Bélize. Ils débarquent, illégalement, dans une petite ville où la couleur de leur peau détonne. S’il n’y avait que ça. Ils sont pauvres, ils sont démunis. Ça se sent, ça se voit.
 
L’homme qui a organisé de loin leur voyage clandestin et que la femme n’a vu qu’en photo devait les attendre à la gare. Mais il n’est pas au rendez-vous. Heureusement, d’ailleurs.
 
On va comprendre assez vite que cet homme-là est un salaud, qu’il est à la tête d’un réseau de traite des femmes. Et qu’il sème la terreur dans la petite ville en question, où personne, pas même la police, ne lève le petit doigt pour le dénoncer. Il faut dire que certains en profitent par en dessous pour se graisser la patte.
 
Heureusement, la femme, Lonie, et son petit garçon, Ludo, vont tomber dans les mains d’un bon samaritain. Dont on va découvrir par la suite que la nature de son travail l’amène à avoir des problèmes de conscience, des remords : il n’en peut plus de voir disparaître des jeunes femmes naïves, innocentes, démunies, venues d’ailleurs avec leur rêve d’avenir meilleur.
 
Grâce à leur protecteur, la mère et l’enfant finiront, après quelques mésaventures, par se retrouver en lieu sûr. Il y aura des compromis à faire. Il faudra que Lonie accepte plus ou moins d’être traitée en esclave par un prédicateur tout-puissant qui voit Dieu partout et qu’elle s’acclimate au caractère imprévisible de sa femme dépressive, qui ne se remet pas de se savoir infertile.
 
Il y aura ensuite une cavale haute en couleur et en rebondissements. Il y aura un désir de s’affranchir, mais pas nécessairement là où on l’attendait. Puis il y aura un drame terrible, imprévisible.
 
Fin de la première partie, de la première moitié du roman. Tout va aller beaucoup plus vite ensuite.
 
Jusque-là, et c’est déjà beaucoup, c’est l’histoire d’une immigrante illégale qui nous est racontée de l’intérieur. L’histoire d’une jeune mère qui a quitté sa vie de misère « dans une maison sans murs incapable de nous protéger du froid, de la chaleur, des moustiques et des voleurs », pour embrasser le rêve américain.
 
Déception, sentiment de trahison. Certes. L’Amérique n’est pas la terre promise, espérée. Mais la situation aurait pu être pire, bien pire encore, pour Lonie et son enfant, n’eût été le bon samaritain qui a croisé leur route, n’est-ce pas ?
 
C’est ce que se dit la mère : « Je savais maintenant que cet homme m’avait sauvé la vie et qu’il avait épargné à mon fils des souffrances que je ne pouvais pas imaginer. »
 
Jusque-là, outre quelques dialogues échangés, c’est par ses yeux à elle, Lonie, qu’on sent les choses, qu’on voit le monde. Qu’on découvre l’Amérique, quoi.
 
Puis, changement de narrateur. Saut dans le temps, aussi : on se retrouve 17 ans plus tard. Tout le reste du roman est consacré à cette période clé, aux conséquences malheureuses du drame terrible qui s’est produit à la fin de la première partie.
 
Difficile d’en dire plus là-dessus sans vendre la mèche. Disons simplement qu’il est encore une fois question de disparition. Et qu’autant la personne disparue que la personne responsable du rapt auront voix au chapitre. Même chose pour les autres personnages concernés de près par cette histoire.
 
Tous ces morceaux de récits intimes aux textures différentes finissent par former une courtepointe collective qui se tient, qui nous captive. Chemin faisant, tandis que quêtes et enquêtes s’entremêlent, on n’est plus seulement dans le rêve brisé d’une immigrante illégale : on s’ouvre, on change de perspective, on touche à plusieurs dimensions de la condition humaine.
 
Chemin faisant, il y a l’amour. Et la trahison. De même que la fuite en avant. Il y a la maternité, et le désir d’enfant à tout prix. Il y a des couples mixtes, des enfants mulâtres. Il y a l’évolution des mentalités. Et l’espoir. Même quand le pire s’est produit.
 
Il y a la suite du monde, qui se joue, quelque part en Amérique.

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