Dépossédés et sans-famille

Il y a eu durant l’hiver Mesnak, d’Yves Sioui Durand, sur un autochtone adopté (Victor Andrés Trelles Turgeon) en quête de sa mère naturelle, ainsi que La peur de l’eau de Gabriel Pelletier, sur un flic rural abandonné par sa famille (Pierre-François Legendre). Mais le phénomène a vraiment démarré pendant l’été à bord du Camion de Rafaël Ouellet, qui reconstruit sous nos yeux, à partir de lambeaux épars, la relation d’un père (Julien Poulin) avec ses deux fils aux antipodes (Patrice Dubois et Stéphane Breton). Il se poursuit cet automne avec L’affaire Dumont de Podz, Après la neige de Paul Barbeau, Tout ce que tu possèdes de Bernard Émond, Avant que mon coeur bascule de Sébastien Rose, et dans une moindre mesure, Inch’Allah d’Anaïs Barbeau-Lavalette.


Je parle ici de la concentration chez nos cinéastes d’une préoccupation qui les unit au-delà des différences de sujets et de styles : les relations parents-enfants. Plus particulièrement le bris de relation ou de communication enregistré par leur cinéma de fiction, dont je ne saurais dire s’il est proche ou loin de la réalité - pas plus qu’eux d’ailleurs. Il reste qu’à l’heure où le Québec vit et subit crises étudiantes et enquêtes publiques, divisions morales et subdivisions électorales, notre cinéma enregistre les séismes familiaux et enfante en grand nombre des personnages de dépossédés, de sans famille, d’orphelins. Examinons les faits.


Le paysage familial de Michel Dumont (excellent Marc-André Grondin) dans le film très réussi de Podz, marqué du sceau « fait vécu » (en salle la semaine prochaine), se résume, au lever du rideau, à une mère castratrice (Francine Ruel) sourde à la détresse de son fils injustement accusé d’agression sexuelle, et à une ex (Sarianne Cormier) qui fait l’impasse sur son rôle de père. Incidemment, l’intrigue porte moins sur l’affaire judiciaire qui a fait les manchettes que sur la relation de Dumont avec la femme qui va le sauver (Marilyn Castonguay, une révélation) et lui donner la famille dont il a toujours rêvé.


Dans le troublant Tout ce que tu possèdes, qui sera projeté en première mondiale au Festival international du film de Toronto (FIFT), Bernard Émond (La neuvaine) focalise son récit sur un héros campé par Patrick Drolet qui, refusant par sens moral la fortune mal gagnée léguée en héritage par son père (Gilles Renaud), voit cogner à sa porte la fille adolescente qu’il avait autrefois refusé de reconnaître (Willa Ferland-Tanguay, stupéfiante de vérité). Le producteur de Roméo onze, Paul Barbeau, parle filiation et rupture dans l’autobiographique Après la neige (en salle le 21 septembre), sur un producteur de vidéoclips ruiné qui, tout en assistant, impuissant, à la mort lente de son père sous l’assaut de la maladie d’Alzheimer, tente de renouer avec son fils délinquant qui refuse sa main tendue (Émile Schneider-Vanier).


Au rayon pour dames, historiquement moins bien représenté dans le cinéma québécois, 2012 nous aura fait croiser le chemin de quelques orphelines ou en rupture de ban sur le chemin des ténèbres ou de la lumière. L’une, enfant-soldate en Afrique noire (Rachel Mwanza) tourmentée par les fantômes de ses parents qu’elle été forcée de tuer, va se reconstruire à travers la maternité (Rebelle, de Kim Nguyen). Une autre, obstétricienne québécoise (Évelyne Brochu), s’est exilée dans un monde sans attaches, à cheval entre Israël et la Palestine où l’impuissance, le regret, la colère et la culpabilité l’amèneront à prendre parti dans le conflit permanent qui déchire ces deux territoires (Inch’Allah, en première mondiale au FIFT, en salle le 27 septembre).


L’héroïne du film de Sébastien Rose (Avant que mon coeur bascule, en salle le 16 novembre), délinquante sans famille très bien défendue par la jeune Clémence Dufresne-Deslière, est aussi rongée par la culpabilité (encore ce mot) pour avoir causé accidentellement la mort d’un homme qu’elle voulait détrousser (Alexis Martin), et va sur le chemin de la rédemption se trouver une mère (Sophie Lorain). Même le personnage joué par Stéphanie Lapointe dans Liverpool est une solitaire socialement hypersensible qui va surmonter les obstacles pour, en quelque sorte, s’associer virtuellement à la grande famille humaine et rêver avec elle d’un monde plus équitable.


Si Liverpool accuse certaines faiblesses, reconnaissons tout de même à la trop rare Manon Briand (2 secondes, La turbulence des fluides) le mérite d’avoir réalisé, dans le respect du thème imposé implicitement, l’oeuvre de cinéma la plus optimiste de l’édition québécoise 2012. L’exploit est d’autant plus notable que même les sempiternels clowns de l’été (Michel Côté et Patrick Huard) ont, en tandem, viré côté drame (Omertà).