La philosophie positive de John White

Professeur de philosophie au cégep de Sainte-Foy de 1967 à 2005 et père, notamment, des journalistes Marianne et Patrick White, John White est mort, en janvier 2012, des suites d’un cancer du cerveau. Avant de quitter ce monde, il tenait à « laisser un legs philosophique », écrit son fils dans la préface de Volontairement bon, le livre-testament de son père, étonnamment publié aux éditions Publistar, d’habitude plus versées dans la pacotille que dans l’essai philosophique.

S’inspirant à la fois de Socrate, qui croyait que nul ne fait le mal volontairement, et d’Aristote, selon qui la vertu est une habitude à développer, John White, un catholique pratiquant, insiste « sur l’orientation fondamentalement bonne de l’homme » et sur la nécessité de la cultiver au quotidien pour contrer la tendance tout aussi humaine à « s’attarder au mal ».


White, en effet, constate chez ses contemporains « la fâcheuse habitude de voir davantage le mal que le bien autour d’eux ». Il la diagnostique dans leur difficulté à croire les bonnes nouvelles et dans ces réflexes qui consistent à ne pas voir les qualités des autres, à critiquer facilement, à se plaindre, à prêter de mauvaises intentions à autrui et à blâmer les médias. Ces attitudes, explique-t-il, engendrent la tristesse, la peur, la colère, le découragement et parfois même la haine, alors que la paix et la joie devraient être nos habitats naturels.


À partir de ce constat, White ne suggère pas « de mettre des lunettes roses pour regarder la réalité », mais bien de « chercher la vérité, laquelle exige d’appeler le bien et le mal par leur nom ». Or, cette vérité, selon lui, demande de reconnaître que le mal est second par rapport à « la bienveillance naturelle de l’homme », qui est première, même si elle risque, faute d’être entretenue, de s’égarer. « Je n’affirme pas, précise White, que l’être humain fait spontanément et régulièrement du bien à ses semblables, mais que sa nature l’incline à vouloir le faire. Il a donc une semence de bienveillance déposée en lui. Chacun passera de l’inclination à l’acte selon qu’il aura su faire mûrir cette semence. »

 

Des indices de bonté


L’« homme », affirme donc White, n’est pas d’abord un « loup pour l’homme » et nous ne sommes pas une « bande d’égoïstes ». Le philosophe énumère sept indices qui lui permettent de fonder, pour ainsi dire, sa thèse d’une propension chez l’humain « à vouloir le bien des autres ».


Le premier est l’existence de l’aide humanitaire, un geste le plus souvent gratuit et volontaire qui « découle de l’amour naturel que nous vouons à tout homme du seul fait qu’il est un humain ». Cet amour, souligne White, est si spontané « que les démagogues soucieux d’entretenir au sein des troupes l’hostilité envers le groupe ennemi doivent recourir à toutes sortes de précautions pour empêcher leurs membres d’entrer en contact avec le camp ennemi ».


Le deuxième indice est notre sensibilité devant la misère des autres. Découvrir le malheur de certains peuples au bulletin de nouvelles suffit, en effet, à nous accabler. Il y a, ensuite, notre soif de justice, présente en nous dès l’enfance, et notre honte de l’égoïsme. « Ressentant la difformité de l’égoïsme, note White, chacun tente de cacher son manque d’altruisme », une constatation qui rejoint celle de La Rochefoucauld affirmant que « l’hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu ».


Notre désir d’éviter de peiner les autres, les bienfaits ressentis en les aidant, de même que l’opinion de certains psychologues comme Rogers et Maslow constituent d’autres indices de « la bonté de la nature humaine et [de notre] penchant naturel à l’altruisme ».


Comment expliquer, alors, comme l’écrit saint Paul aux Romains, que « je ne fais pas le bien que je veux, mais le mal que je ne veux pas », ou encore, comme l’écrit White, que « cet altruisme de coeur ne se traduit que trop rarement par un altruisme de fait » ?

 

Recours à la volonté


Pour surmonter ce décalage, saint Paul s’en remettait à la « loi de l’Esprit », qui est une grâce. Or, certains, à tort ou à raison, ne reconnaissent pas cette loi et se croient privés de la grâce. La morale, alors, peut prendre le relais, mais l’élan vers le bien qu’elle impose demeure fragile en ce qu’il relève d’une motivation extrinsèque. En d’autres termes, avec la morale ou la loi, je fais le bien non pas tant parce que je le veux que parce qu’il le faut.


White, qui évite ces zones un peu savantes, nous invite plutôt à adhérer à une éthique des vertus. L’altruisme qu’il prône « doit prendre racine dans la volonté de la personne ». Il s’agit, selon lui, de s’exercer à développer quatre qualités : la liberté face aux désirs, le courage, la justice et la sagesse. Pour y arriver, « il appartient à chacun de nous d’accomplir en lui-même l’évolution personnelle requise pour mener à terme ces élans naturels », écrit-il.


Ce recours à la seule volonté individuelle pour actualiser les bonnes inclinations de notre nature humaine constitue le maillon faible de la réflexion de John White. En faisant presque totalement l’impasse sur le rôle des institutions sociales (l’école, le travail, la politique, la démocratie, les lois) dans l’entreprise d’humanisation de l’être humain, White s’enferme dans un individualisme philosophique méthodologique qui confine à la pensée magique. Saint Paul savait que, pour devenir bon, la volonté ne suffit pas. Il comptait sur l’Esprit de Dieu. En l’absence présumée de ce dernier, de nouveaux relais s’imposent, que White néglige pour s’en remettre à une sorte de « gros bon sens » qui, on devrait le savoir, n’existe pas.


« Réflexion pratique sur notre conception de la condition humaine », comme l’écrit Gérard Lévesque en postface, cet essai, présenté sous une couverture qui atteint des sommets de quétainerie, n’est pas exempt de naïveté et de raccourcis, mais l’invitation qu’il formule à prendre la vie du bon côté est moins cucul qu’elle en a l’air.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

10 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 8 septembre 2012 09 h 33

    Les personnes et l'Esprit

    Les institutions sont très importantes dans une société, mais elles ne pourront jamais remplacer les personnes. Les institutions ont rarement une âme. D'ailleurs, c'est la grande faiblesse de bien des institutions: leur froideur, leur anonymat, leur manque d'humanité. Heureusement qu'on y trouve aussi de très bonnes personnes.

    Pour un chrétien, l'Esprit est toujours présent. Mais il nous laisse toujours libres de nos actes et il nous demande de coopérer(travailler) pour construire le Royaume. Ce n'est pas un magicien ou un deus ex machina. L'Homme doit aussi faire sa part.


    Michel Lebel

    • Réal Rodrigue - Inscrit 8 septembre 2012 15 h 41

      Pour un chrétien, l'Esprit est toujours présent et agissant. Par sa lumière, nous voyons où est le bien à faire, et par sa motion sur notre volonté il nous incline à faire ce bien qu'il nous est donné de voir. Bien d'accord avec vous, M. Lebel.

    • Patrick Papineau - Abonné 8 septembre 2012 22 h 36

      Je crois que les lois constitutionnelles d'un État ou les diverses chartes et déclarations de droits et de libertés confèrent justement une âme aux institutions. M. Cornellier voit probablement juste en soulignant cette dimension oubliée.

  • Alain Castonguay - Abonné 8 septembre 2012 10 h 07

    Malgré nous

    Comme les enfants de l'auteur sont des amis, j'étais au lancement fait à Québec, et j'ai commencé à le lire. Je partage l'avis de M. Cornellier. Certains passages laissent perplexe par leur naïveté, mais on continue à lire quand même. Pour un journaliste qui carbure au cynisme, à la mauvaise foi, cultive le doute et le scepticisme, la proposition de John White est à la fois parfaitement rebutante et totalement séduisante. Ce qui prouve que le philosophe accomplit son travail, soit de nous montrer que notre manière de voir le monde nous influence autant que l'environnement nous affecte.

  • Réal Rodrigue - Inscrit 8 septembre 2012 11 h 12

    Le recours à la volonté n'est du volontarisme. Comme les Anciens l'avaient observé, la volonté se définit comme l'appétit du bien. De même que l'intelligence humaine tend naturellement à la vérité - nous tenons tous à ne pas se faire berner par les discours d'autrui ou la propagande, la volonté est une puissance qui tend au bien. Certes, depuis l'âge le plus tendre, l'individu se trouve sollicité par des appels qui viennent des autres et qui peuvent le détourner de son propre bien au lieu de s'en approcher. L'éducation a justement pour fin d'aider l'individu à voir plus clair en lui-même, à faire les choix qui conviennent à ce qu'il y a de meilleur pour lui.

    Maintenant, que l'on souligne la puissance multiforme du mal, les assauts que subissent forcément les individus, notre faiblesse congénitale, cela ne fait que mieux apparaître l'importance de la morale, et, pour les chrétiens, l'aide que l'Esprit apporte incessamment à chacun.

  • Yvon Bureau - Abonné 8 septembre 2012 11 h 20

    Le plaisir

    Le plaisir que nous ressentons lorsque nous agissons en cohérence avec nos valeurs priorisées. Et souvent, avec courage, mises à jour, pour mieux être dans le réel et la réalité.

    Merci pour cet excellent texte, Louis.

  • France Marcotte - Inscrite 8 septembre 2012 17 h 51

    Ni bien ni mal

    Si je souffre, si j'ai faim et froid, si je manque de tout, puis-je être attentive à l'autre, être juste et généreuse envers lui?

    Être bon, c'est avoir la capacité et les moyens de regarder l'autre, de le voir, de sortir de soi pour se mettre à sa place et ne pas le juger puisqu'on comprend parfaitement dans quelle situation il se trouve objectivement.

    C'est une question de raison.

    Si je suis mauvaise, c'est que je n'ai pas les moyens de bien comprendre, la réalité de l'autre m'échappe.

    Ce n'est pas une question de bien ou de mal, c'est une question de connaissance ou d'ignorance.

    On aspire à ce que tous aient la possibilité d'être réceptifs à leur entourage.

    • Simon Ouellet - Inscrit 9 septembre 2012 09 h 55

      Vrai,

      Krishnamurti, entre autres, le disait d'ailleurs ainsi: "lorsque l'intelligence est en éveil, nul besoin de discipliner l'homme.

      D'où l'importance de repenser et refonder l'éducation en fonction de ce qu'elle est vraiment, soi: educare; faire sortir de.

      Que faisons nous sortir de nos enfants actuellement ? Rien du tout, nous leur entrons dans le crâne quoi penser plutôt que de leur apprendre comment penser, dans un système d'éducation à la solde d'un système marchand de production et de consommation.

      On prétend par ignorance que l'homme est naturellement plein de travers et que ne pouvons rien y faire, ce qui est faux !

      Apprendre ce que sont le beau, le bon et le juste, une initiation à la philosophie peut le faire et nul besoin d'association directe à la pensée religieuse.

      «Personne ne fait jamais rien pour l'amour du mal: chacun n'agit que pour l'amour du bien tel qu'il le comprend.»
      Gurdjieff

    • Max Windisch - Inscrit 9 septembre 2012 22 h 07

      Une impression un peu différente (peut-être complémentaire) m'est venue à l'esprit en vous lisant, Mme Marcotte, sous la forme d'une jolie chanson: http://www.lyricstime.com/peter-paul-and-mary-chri .