La bébelle

Le rapport Pelletier, qui tenait lieu de bible constitutionnelle du PLQ en 2003, voyait dans le futur Conseil de la fédération « l’élément clé d’une nouvelle dynamique fédérative au Canada » et le « symbole du fédéralisme coopératif ».


Si Jean Charest le tenait pour la huitième merveille du monde, le Parti québécois a tout de suite pris la nouvelle institution en grippe. Le Québec est « rentré dans le rang », disait Bernard Landry, qui dénonçait cet « acte de soumission » qui ramenait le Québec au rang de « province comme les autres », alors qu’il constituait une « nation ». Toutes les occasions étaient bonnes pour le décrier. Le chef de la défunte ADQ, Mario Dumont, était également d’avis qu’il devait être aboli.


Le discours n’a pas changé quand Pauline Marois a pris la direction du PQ, sinon qu’il s’est fait encore plus virulent. En avril 2010, son porte-parole en matière d’affaires intergouvernementales canadiennes, Alexandre Cloutier, intimait au premier ministre Charest de se débarrasser de cette « bébelle » et de revenir à des négociations bilatérales, de nation à nation, entre Québec et Ottawa.


En mars de l’année suivante, son successeur, Bernard Drainville, affirmait que des millions provenant des poches des Québécois y étaient investis dans le seul but de vanter les mérites du fédéralisme et du statu quo constitutionnel.


En entrevue avec l’équipe éditoriale du Devoir jeudi, la chef péquiste était pourtant toute disposée à s’accommoder de la « bébelle ». « On ne pratiquera jamais la politique de la chaise vide », a-t-elle déclaré. Conséquemment, elle entend donc continuer à participer aux travaux du Conseil de la fédération. Elle y sera certainement accueillie avec chaleur. Qui sait, si elle est première ministre suffisamment longtemps, son tour viendra peut-être de le présider ?


Mme Marois prétend vouloir sortir le Québec du Canada, mais elle n’ose même pas se retirer d’une institution que les péquistes ont toujours présentée comme un véritable piège à cons. Ça promet pour la « gouvernance souverainiste » ! En quoi consiste la souveraineté, sinon à laisser la chaise vide ?


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À écouter Mme Marois, il était assez difficile de voir en quoi son gouvernement serait très différent de celui que dirigerait François Legault en ce qui concerne les relations fédérales-provinciales.


Comme le chef de la CAQ, elle souhaite avoir des « échanges directs » avec Stephen Harper. Comme lui, elle présenterait à Ottawa une liste de pouvoirs à rapatrier. Il est vrai qu’elle semble un peu plus pressée de le faire, mais elle refuse tout aussi catégoriquement que François Legault de dire ce qu’elle ferait en cas de refus.


Il serait certainement injuste de reprocher à un gouvernement Marois les limites que le statut minoritaire annoncé par les sondages lui imposerait. Tout le monde comprendrait que les grandes manoeuvres référendaires soient exclues. Plusieurs en seraient même grandement soulagés.


Même si d’autres députés souverainistes, qu’ils soient élus sous la bannière de Québec solidaire ou d’Option nationale, héritaient de la balance du pouvoir, sa marge de manoeuvre demeurerait très étroite. Amir Khadir et Françoise David ont déjà indiqué qu’ils n’appuieraient pas l’extension des dispositions de la Charte de la langue française ou encore la création d’une citoyenneté québécoise qui conditionnerait certains droits à la connaissance du français.


Il aurait quand même été possible de faire un geste symbolique, parfaitement légal, en annonçant qu’un gouvernement souverainiste quitterait le Conseil de la fédération, que Mme Marois juge d’ailleurs elle-même inutile. Il y aurait eu là une sorte d’avertissement que quelque chose allait changer.


Après l’échec de l’accord du lac Meech, Robert Bourassa, qui n’avait pourtant aucune velléité de quitter la fédération, avait décidé de boycotter les rencontres fédérales-provinciales, ne voulant plus négocier que d’égal à égal avec Ottawa. Tout au plus le Québec y déléguait-il des observateurs. Avec la « gouvernance souverainiste », ce sera apparemment business as usual.


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Depuis le référendum de 1995, c’est la dichotomie entre la parole et le geste des chefs péquistes qui a éloigné bon nombre de souverainistes, qui se retrouvent aujourd’hui à Québec solidaire ou à Option nationale, quand ils n’ont pas simplement décroché.


Jeudi soir au Métropolis, Pauline Marois a lancé une de ces phrases propres à enflammer les militants : « Après 400 ans d’existence, 250 ans après la Conquête, une génération de lutte politique, neuf ans de recul libéral, il est temps que les souverainistes se mettent en marche. »


La chef péquiste a raison de dire qu’elle a « besoin d’un mandat majoritaire pour faire un pays ». Elle serait cependant plus convaincante si, au-delà de la rhétorique, elle donnait des signes un peu concrets qu’elle est prête à en prendre les moyens.

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